Depuis un bon mois, la jeunesse lycéenne, puis étudiante, se mobilise, bloquant les établissements scolaires et les facultés, défilant dans les rues de nombreuses villes. Le gouvernement ne savait plus trop quoi dire. Il nous a servi deux versions contradictoires mais qu’il voulait complémentaires. Le ministre de l’Éducation nationale, Edouard Geffray, jouait le rôle du « good cop » : il insistait sur l’importance du dialogue, répétait que les revendications qui émanaient des bahuts étaient sérieuses et méritaient d’être prises en considération, se déclarait prêt à organiser un grand dialogue avec la jeunesse scolarisée… tout ça pour, en fin de compte, tenter de berner les lycéen.nes avec des mesures en trompe-l’œil, car de toute façon, satisfaire vraiment les exigences de la jeunesse mobilisée coûterait cher et serait contradictoire avec le budget d’extrême austérité de 2026 et celui de 2027 en préparation. C’est Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur, qui tient le rôle du « bad cop », justifiant de fait la violence de la police – sans jamais reconnaitre les violences policières, expression taboue en macronie ! – en expliquant que la répression était « proportionnée ». « Proportionnée », quand des armes semi-létales aux mains des brutes policières éborgnent des adolescent.es, leur arrachent des mains ou des pieds ou les défigurent, alors même qu’ils ou elles ne sont impliqué.es dans aucune action illégale ?

La mairie de Limoges en feu, le 17 octobre. Photo Mediapart
La journée du samedi 17 octobre, sans lien direct avec le mouvement de la jeunesse scolarisée, émane d’un appel antérieur : un jeune influenceur Tiktok appelait, le 8 septembre, à se mobiliser ce jour.
Jeunes et moins jeunes, tou.tes en colère !
Son émergence relève largement de la spontanéité, mais sa condition de possibilité est un ras-le-bol multidimensionnel allant de pair avec la très grande inflammabilité du corps social. Dans sa vidéo Tiktok, le « créateur de contenus », baptisé « V2 » ou « V2.95 » a voulu mobiliser les foules face à la vie chère, au prix des carburants et de l’alimentation, lançant : « Samedi 17 octobre, retenez bien la date ! (…) C’est un samedi, c’est les vacances, tout le monde peut être là ! ». Effectivement, depuis le 17 octobre, « c’est les vacances », au moins dans les écoles, collèges et lycées.
Cette vidéo est devenue virale (plusieurs millions de vues), plantant le 17 dans le paysage social, contre la vie chère et pour faire converger les colères. Spontanéité ne veut pas dire absence d’organisation : mise en place de cartes de France collaboratives en ligne pour indiquer les lieux de manifestation ; conseils prodigués quant à la présence de la police, de gaz lacrymogènes, de barricades… Des figures marquantes des Gilets jaunes (Priscilla Ludosky, Éric Drouet, Jérôme Rodrigues, Maxime Nicolle) ont soutenu l’appel, lui donnant un fort écho. Le mouvement des Gilets jaunes a massivement agi par des tracts générés par IA et des cartes d’actions en ligne, faisant du 17 une journée clé de lutte.
Syndicats lycéens et étudiants, en pointe depuis un mois, aussi en lutte contre la vie chère, ont relayé et mobilisé la jeunesse pour qu’elle y participe, dans une perspective de convergence. Côté syndical, la Confédération paysanne s’est jointe à l’appel, contre la hausse des coûts subie par le monde agricole, pour un revenu digne, portant aussi la défense de l’environnement et du climat, et défendant une alimentation de qualité pour tou.tes, voulant contribuer à la convergence des luttes. Solidaires a appelé également à manifester et à faire grève, pour l’augmentation générale des salaires, leur indexation sur les prix, le renforcement des services publics, contre la précarité. La CGT est plus ambiguë, apportant son soutien à cette journée, tout en mettant surtout l’accent sur la grève « carrée » qu’elle a décidée, avec d’autres, pour le 5 novembre. Le soutien de la la CGT au 17 est de nature « pragmatique », sa secrétaire générale Sophie Binet expliquant que son syndicat se joindrait à la mobilisation « partout où les conditions seront réunies »[i], pour avancer ses revendications : hausse du SMIC, indexation des salaires sur l’inflation, baisse des prix, opposition au gel des pensions, défense des services publics. Appel officiel très mou de la FSU (fédération essentiellement enseignante).
Dans la sphère politique, les groupes d’extrême gauche ont appelé à défiler, ainsi que LFI, les Écologistes et le PCF, alors que cette journée se voulait sans liens organisationnels avec des partis.
La réponse de la macronie : machinations et répression
Le pouvoir semblait redouter cette journée, la percevant comme à haut risque ? Depuis un mois, les flics gazaient, cognaient et mutilaient la jeunesse scolarisée. Le 17, la macronie a persévéré dans la fausseté et l’ignominie, mais il apparait que les 60 000 policiers mobilisés nationalement ont vite été débordés. Il ressort que Nuñez, ministre de l’intérieur[ii], et Macron au-dessus de lui – met toujours en œuvre sa doctrine du chaos, provoquant les affrontements avec les manifestant.es.
Le 17 octobre, il est fait usage d’une violence débridée dès les premiers attroupements, pour les disperser et empêcher les manifestations. On est confronté à une concomitance de situations, dans de nombreuses villes : avant même le départ des cortèges, des groupes de flics attaquent les points de rassemblement. Les récits coïncident : telles étaient la volonté et les consignes du pouvoir. Bien sûr, ces provocations policières conduisent à des réactions violentes d’une partie des personnes rassemblées.
Les belles âmes de droite veulent clouer au pilori les manifestant.es et la « gauche radicale. Mais cette meute d’escrocs intellectuels qui grouille sur les plateaux télé cache les faits, le déroulé des évènements. Sous la houlette de Nuñez, l’État a créé les conditions du désordre et de la violence, poussant des milliers de manifestant.es gazé.es, chargé.es et matraqué.es à riposter. Les médias du système taisent la réalité, mais les témoignages sont très nombreux sur les réseaux sociaux ou repris par des journalistes et des organes la presse qui ne sont pas vendus au pouvoir et/ou aux milliardaires.
La stratégie policière mise en œuvre
Ainsi, à Paris, alors que certains quartiers – notamment près des lieux de pouvoir – avaient été interdits de manifestations, la place de la République n’était pas dans ce cas et devait servir de point de départ à des grosses manifestations, notamment à l’appel des organisations lycéennes et étudiantes. La police a lancé l’assaut, nassant la place noire de monde, mettant la foule en panique, l’arrosant de grenades, la chargeant, avant l’heure officielle de manif. Par la suite, les affrontements ont été extrêmement durs. Autre fait, aussi odieux que minable : fort de 500 musicien.nes, l’Orchestre du Nouveau Monde[iii], était présent à la République en soutien à la mobilisation lycéenne, ayant déclaré un concert à 13h. Il dénonce le traitement dont il a été l’objet, l’empêchant de se produire. Après s’être installé dans le calme, pour répéter, vers 11h30, l’orchestre symphonique, vers midi, a été visé par des tirs de grenades lacrymogènes et assourdissantes, répétant 20 minutes avant de devoir quitter les lieux, vu les charges. Des attaques policières à coups de lacrymos ont eu lieu dans d’autres villes, avant même le départ en manif, notamment à Angers, à Bordeaux, à Grenoble, à Nantes, à Rennes. Les récits se ressemblent. Une volonté politique et une doctrine du « maintien de l’ordre » étaient bien à l’œuvre le 17.
Les mêmes belles âmes qui s’indignent des violences et pillages feignent de ne pas comprendre les affrontements et les dégradations qui ont suivi. Comment s’étonner, face à ces agissements du pouvoir et de ses pandores, que des gens exaspérés s’en prennent à la Chambre de commerce et d’industrie et au Musée de la Douane de Bordeaux, ou partent en manif sauvage à Nantes ? S’il est certain qu’une partie des manifestant.es, parvenue à la conclusion qu’en macronie, manifester dans le calme ne sert à rien, avait déjà envie d’en découdre, il est non moins certain qu’avec cette débauche de gaz et de coups, ulcérant volontairement à ce point la grande masse des participant.es à cette journée, le pouvoir et les forces « de l’ordre » allaient mettre le pays cul par-dessus tête ! C’est ce qui s’est passé. Parce que c’est ce qu’ils ont voulu faire. Mais le nombre de manifestant.es (entre 550 000 dans le pays selon le ministère de l’intérieur, 800 000 selon les organisateurs.rices de la journée) avait été sous-estimé. La colère qui règne dans le pays a aussi été sous-évaluée, ainsi que la volonté et la capacité de ces foules à résister à la violence d’État. Dans ce contexte, le 17, la police a été mise hors-jeu. Pour l’historien et politiste Samuel Hayat, « La police produit plus de désordre qu’elle ne ramène d’ordre »[iv]. La doctrine et les machinations se sont cumulées ici à l’incompétence : le renseignement a mal fonctionné.
Calculs cyniques et hurlements de la bourgeoisie
C’est donc l’État qui est responsable du chaos créé. Bien évidemment, une introspection honnête et bienveillante sont totalement antinomiques avec le pouvoir dans un État bourgeois, particulièrement en macronie. Précisons le contexte politique : des enquêtes d’approbation calamiteuses, avant même le 17 octobre, venaient gratifier l’action présidentielle. Macron, à mi-octobre, pour l’ensemble de son œuvre sur près de 10 ans, était récompensé d’un 15% ou 17% de satisfaction[v]. Nous vivons une fin de règne, tout semble s’effondrer, et le peuple est exaspéré ! Mais observons à présent comment s’agitent aujourd’hui les humanoïdes politiciens et médiatiques qui s’indignent pour un magasin saccagé, une mairie ou même une poubelle qui brûle, mais jamais pour des adolescent.es éborgné.es ou mutilé.es.
Désigner les coupables : la France insoumise (LFI) et « l’ultra-gauche »
Précisons que la droite, du RN à la macronie, LFI est d’extrême gauche, et en lien avec l’ultra-gauche. Ces gens-là ne se soucient guère de la rigueur nécessaire en science politique. Ils disent n’importe quoi, mais dans un but très précis : stigmatiser et criminaliser. Pour les pantins des milieux autorisés, les violences devant les lycées et dans les rues, c’était déjà LFI et « l’ultra-gauche »… Alors que LFI est un parti réformiste, institutionnel, social-démocrate. Après les affrontements, la casse et les pillages du 17, cette logique du bouc émissaire ne pouvait que s’accentuer. Le jour même, le pouvoir et ses acolytes n’avaient plus qu’à dérouler leurs tissus de mensonges : tout était la faute de cet ensemble haï par eux (« l’ultra-gauche » et ses complices de LFI). La petite caste hargneuse qui pollue quotidiennement les plateaux télé – et nos cerveaux par la même occasion – avait déjà désigné les coupables. Le 17 au soir, Sébastien Lecornu déblatérait ainsi en défense des flics : « Toute la journée, ils ont dû faire face à une ultragauche particulièrement violente avec une nébuleuse très organisée qui méthodiquement a voulu s’en prendre aux biens, aux personnes mais aussi aux institutions de la République »[vi].
Heureusement, le média en ligne Mediapart a de nouveau tenu un rôle salutaire, révélant que des consignes avaient été transmises aux services de renseignement pour faire de LFI la responsable des pillages et incendies du week-end ; des allégations réfutées, notamment, par un commissaire du renseignement territorial, qui dénonce, dans des échanges écrits avec ses collègues, consultés par Mediapart : « Il y a des choses indicibles, mais quand on nous demande texto d’écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement alors que c’est objectivement faux de l’avis général des RT, forcément on a des décisions politiques »[vii]. Mediapart cite aussi un responsable syndical national de la police qui déclare : « J’ai été très étonné par ces accusations concernant LFI qui serait responsable du chaos de samedi et des saccages (…) Je ne vois pas ce qu’a à voir LFI dans l’histoire de ce fiasco », déplore-t-il, ajoutant : « C’est dangereux de politiser ainsi un échec aussi grossier et surtout de ne pas en assumer l’entière responsabilité. Pourtant, je ne porte pas LFI dans mon cœur compte tenu des attaques incessantes contre les policiers »[viii]. Il précise : « l’ultragauche est minoritaire : elle représenterait, selon les remontées du terrain et des renseignements, 20 %, et le reste, les 80 % sont des pilleurs sans qu’on pose d’appartenance politique à ces délinquants »[ix]. Magnifique : des responsables de la police eux-mêmes désavouent le gouvernement et mettent à mal ses manigances pour faire porter le chapeau à la gauche et à LFI. Dans le sud de la France, un autre cadre policier déclare, quant à LFI : « Je ne suis ni adhérent ni électeur de ce mouvement, mais il ne faut quand même pas déconner »[x]. Mediapart cite une note de renseignement du 15 octobre, pro-gouvernementale, qui s’inquiéte de la présence de l’ultra-gauche, y associant les noms de Jean-Luc Mélenchon, bien sûr, mais aussi… de Fabien Roussel et de Marine Tondelier[xi] !!! Ici, on risque de mourir de rire ! Les vils laquais de la macronie qui ont pondu cette note semblent très mal connaitre la gauche institutionnelle, pour étaler de pareilles sornettes.
D’autres reportages contredisent la version officielle : une avocate commise d’office dit défendre des petites gens n’ayant rien à voir avec les Black blocks[xii]. Toujours dans un sens qui contrarie les calembredaines mainstream, la procureure de la République de Paris refuse de confirmer que les violences à Paris le 17 octobre était dues à des activistes de l’ultra-gauche. Elle décrit ses auteurs, au contraire, comme étant « en grande majorité des gens peu connus », qui « gardent le silence et ne donnent pas de revendications politiques ». Mais dans les heures et les jours après cette déclaration de la magistrate parisienne, le premier ministre vociférait encore contre « l’ultra-gauche », et les perroquets qui le suppléent répétaient inlassablement ce discours, mensonger à en devenir grotesque.
Violences : un sinistre bilan dont la macronie ne parle pas
Le 17, un manifestant est mort d’un arrêt cardiorespiratoire (dans des circonstances non éclaircies) aux abords d’un cortège parisien. Une douzaine au moins manifestant.es ont été grièvement blessé.es dans le pays[xiii]. Une main arrachée par une grenade à Saint-Etienne. Des tirs de LBD ont fait une et un éborgné.es à Mulhouse et à Strasbourg ; une grave blessure aux testicules à Paris, ; une sérieuse blessure à l’œil d’un Gilet jaune à Saint Nazaire ; une femme gravement blessée à la tête à Grenoble ; une vilaine blessure au crâne à Paris. Un journaliste a été hospitalisé après à cause d’une grenade de désencerclement au ventre. Un « papy » saignait abondamment à cause d’un tir de grenade sur sa jambe à Rennes. La députée Emma Foureau évoque un homme ensanglanté après des coups de matraque à la tête et des coups de poing dans le ventre. A Nancy, un enfant a subi une fracture ouverte au pied et a eu un orteil arraché par une grenade de désencerclement. A Marseille, un manifestant a reçu un double tir de LBD à bout portant, puis évacué l’œil ensanglanté[xiv]. Un bilan loin d’être définitif.
L’insupportable camarilla politico-médiatique nous cache la brutalité des forces de police ou voudrait nous faire croire que leurs coups visent les casseurs, et non les manifestant.es. Répétons à quel point c’est faux : ajoutons à ce qui précède qu’à Toulouse, quatre dirigeantes syndicales ont dû être évacuées et hospitalisées du fait d’un tir de grenade de désencerclement visant la tête du cortège intersyndical[xv].
Au niveau judiciaire, rien que le 17, il a été procédé à plus de 2 500 arrestations ; le 19, le bilan se montait à environ 2 400 interpellations dans tout le pays et 855 à Paris, débouchant sur quelque 2 500 gardes-à-vue en France (557 à Paris). 20% des gardes-à-vue ont fait l’objet d’un classement sans suite.
Au chevet des petits commerçants
Entre le 17 et le 18 octobre, ce sont au moins 3 000 commerces qui ont été affectés par de la casse et/ou des pillages, pour un coût global estimé à plusieurs centaines de millions d’euros. La stratégie de pourrissement des manifs en est, pour l’essentiel, responsable. Mais pas question pour les grands bourgeois et leurs fondés de pouvoir de laisser la petite bourgeoisie se révolter à son tour, ou croire que le gouvernement l’a abandonnée. La cavalerie gouvernementale s’est donc immédiatement dépêchée au chevet des commerçants et artisans. D’abord pour pleurnicher sur les écrans de TV dans un esprit de compassion visiblement poisseuse. Mais aussi pour promettre de rapides mesures de soutien et dédommagement (prêts de trésorerie d’État, report de charges et remboursements fiscaux, prise en compte à 100% du chômage partiel, prolongation des délais d’assurances…)[xvi].
Quelles perspectives ? Les agissements de la bourgeoisie
« L’extrême-centrisme » macroniste a toujours été arrogant, autoritaire, violent. Mais à présent, le pouvoir finissant de Macron semble s’être lancé dans une fuite en avant autoritariste et répressive. Jusqu’où ira-t-il ? De fait, c’est l’enjeu des prochaines semaines. En elle-même, la constitution de 1958 est bonapartiste et implique un exécutif autoritaire ; mais la macronie pourrissante devient liberticide.
Chiens de garde !
« Est-ce que vous condamnez ? ». Cette sale question fielleuse, déjà souvent entendue dans la bouche de journalistes asservi.es au pouvoir, prospère aujourd’hui. Depuis le 17, elle acquiert le statut d’un rituel médiatique : tou.tes les lèche-bottes du système veulent faire apparaitre qui est un.e invité.e « convenable » et qui ne l’est pas. Bien évidemment, l’invité.e d’un plateau est appelé.e à condamner « les violences », c’est-à-dire « les casseurs », et souvent la gauche « radicale », mais jamais les violences policières. Cette question lancinante est devenue une injonction incontournable du débat politique et médiatique, posée surtout aux personnalités de gauche (celles de droite « condamnent » de toute façon). Les invité.es critiques, de gauche, sont sommé.es d’abdiquer de leur intelligence critique, de ne pas placer les évènements en perspective, et de se poser en juges. Un procédé de police médiatique d’une bêtise répugnante, que bravent certaines voix.
A ce crispant « est-ce que vous condamnez ? », l’écrivain Édouard Louis ne craint pas de répondre[xvii] : « Moi, je suis pour qu’on mette le feu aux rues dans Paris. Je suis pour qu’on aille casser des choses (…) parce que le cassage des classes les plus défavorisées par la violence du capitalisme, elle est insupportable ». Dans la même interview, il déclare : « Il n’y a pas de grande révolution sans débordements ». Les débordements, selon lui, « c’est la seule manière de se faire entendre par le pouvoir ». La violence dans les manifs, « c’est juste un miroir de la violence que tant de gens vivent aujourd’hui ». Quand on vit l’exploitation et l’oppression au quotidien, poursuit-il, « aller mettre le feu à la rue, c’est presque une continuité normale d’expression par rapport à la violence qui vous détruit tous les jours. Qu’est-ce que c’est que de brûler un banc ou un autobus par rapport au fait d’avoir son frère tué parce qu’il est noir, d’avoir son père qui peut plus marcher parce qu’il a une vie insupportable à l’usine, d’avoir une personne qui va à la rue parce qu’elle peut plus se loger ? ». Des phrases justes et courageuses qui font du bien à lire et méritent d’être citées !
Les mêmes qui exigent de telles condamnations, profèrent sur les mêmes plateaux TV des propos liberticides gravissimes. Ainsi, l’essayiste réactionnaire Charles Consigny déclarait à BFM TV : « il faut signer la fin de la récréation, déployer l’armée, interdire les manifestations, décréter un couvre-feu »[xviii]. Notons que les propos les plus haineux et intolérants ne viennent pas forcément de l’extrême droite !
Multiplication des mesures liberticides, interdiction des manifestations
Mais la police médiatique ne suffit pas. Pour poursuivre la répression du mouvement social, Macron a choisi de décentraliser les opérations au niveau des maires et des préfets. Nous sommes ainsi face à un autoritarisme perlé et localisé, avec des bribes d’état d’exception : des gardes-à-vue prolongées de 48 à 76h, des couvre-feux, mais pas partout. Des couvre-feux « localisés » sont entrés en vigueur dans plusieurs villes. A Paris et à Lyon, concernant tou.tes les habitant.es dans les périmètres et horaires définis. A Marseille, Bordeaux, Nice, Lille et d’autres communes du Nord, la mesure cible les mineur.es.
Des directives sont données pour interdire des manifestations, alors que le droit de manifester est constitutionnel. Le 22 octobre, Macron a déclaré : « La recommandation générale, c’est : pas de manifestations dans les jours à venir »[xix]. La nouvelle doctrine, c’est de n’autoriser que les manifs demandées par les syndicats, les autres devant être interdites par les préfets. Et encore, des parcours alternatifs seront proposés aux cortèges admis par le pouvoir. Et que dit le RN sur ces interdictions de manifester ? Jordan Bardella, soutenu par Marine Le Pen, « a déclaré que certaines manifestations devraient être interdites pour éviter les violences, soulignant que la sécurité des citoyens doit primer sur le droit de manifester »[xx].
Du coup, le mouvement lycéen-étudiant, au cœur de la situation sociale avant et pendant le 17 octobre, se voit privé du droit de manifester. Interdire ces manifestations, c’est non seulement une tentative méprisable pour faire taire la jeunesse en colère, mais c’est aussi multiplier les risques de drames dans des affrontements avec les flics. Notons que le jeudi 22 après-midi, une manifestation de l’inter-fac parisienne, regroupant des AG universitaires, a été prohibée par la préfecture de police ; toutefois, presque au même moment où Macron faisait son annonce scélérate, la décision de la préfecture a été annulée par le tribunal administratif et le rassemblement de l’inter-fac a pu se tenir l’après-midi.
Mais c’est surtout le samedi 24 octobre qui est visé par le pouvoir : cette journée est pensée comme l’Acte 2 du 17, un nouveau pas dans la convergence des colères. Selon les lieux, l’interdiction de manifester peut être totale ou partielle. A Paris, deux parcours avaient été demandés pour le 24, un seul a été accepté. A Lyon, dans le centre-ville de Nice, l’interdiction est totale, ainsi que dans plusieurs secteurs du Havre et une partie du centre de Toulon. Ailleurs, certaines manifs qui sont interdites : à Metz, c’est le cas pour celle du syndicat étudiant UNEF. Il faut s’attendre à des ripostes dans la jeunesse.
Interdire la gauche ?
Ce n’est ni sans arrière-pensées, ni sans effet, que les sempiternelles attaques contre LFI et « l’ultra-gauche » sont menées par le pouvoir et ses thuriféraires, de l’extrême-droite à l’extrême-centre. Rappelons-nous la mort du fasciste Quentin Deranque, début 2026. Après un narratif d’extrême droite, totalement bidon, repris de façon acritique par les médias dominants et les politicards du système, tout ce vilain monde hurlait au loup pour demander l’interdiction de la Jeune Garde antifasciste (accusée du meurtre) et de « l’ultra-gauche » en général.
Depuis un mois, des voix se sont levées pour demander l’interdiction de LFI. Une chose impensable il y a encore quelques mois ! Début octobre, Bruno Retailleau, ex-ministre de l’intérieur, aujourd’hui candidat Les Républicains (LR) à la présidentielle et N°1 de ce parti, expliquait : « la question de l’interdiction de LFI se pose », jugeant que ce parti est « fasciné par la violence » et « essaye d’organiser l’insurrection »[xxi] en manipulant les lycéen.nes. LR fait vraiment tout ce qu’il peut pour chasser sur les terres du RN. Mais ces mystifications sont reprises, jusque par la deuxième figure de l’État, Gérard Larcher, président du Sénat, LR lui aussi, pour qui la question de cette interdiction. Le secrétaire général de LR, Othman Nasrou, le N°3 du parti, vient de s’illustrer quant à lui en exigeant l’état d’urgence. Nous n’avons pas oublié le N°2 du parti : François-Xavier Bellamy a brillé, lui, par une nouvelle idée. Il s’est adressé ainsi à Philippe Poutou, ex-candidat NPA aux présidentielles de 2012, 2017 et 2022 : « je me demande pourquoi vous n’êtes pas en prison ce soir ». Et pourquoi ? Parce qu’il refuse de condamner « les violences » à la façon des réacs, et pour « inciter à la violence et au chaos »[xxii]. Avec tout ceci, on constate que ce parti est en voie de RN-isation très avancée. En fait, l’accumulation de cette boue médiatisée favorise le RN en banalisant son discours stigmatisant et haineux. Même si LR déborde ce parti sur sa droite sur cette question, Bardella vocifère contre LFI et exige son isolement total dans la classe politique, mais ne demande pas l’interdiction ou la dissolution des Insoumis. Mais les voix de LR et du RN se renforcent réciproquement. A quand les épousailles ?
Vers un coup d’État ? Vers une révolution ?
La situation est donc extrêmement tendue, à moins de six mois de la présidentielle. Du côté de la bourgeoisie, la crainte du peuple domine, conduisant à la radicaliser encore plus. Avec la constitution de 1958, Macron dispose d’un instrument bonapartiste, dont les mesures actuelles radicalisent la nature liberticide. Si Marine Le Pen devait lui succéder à l’Élysée, elle aurait entre les mains des outils antidémocratiques forts et dangereux. Mais d’ici là ?
Le point de vue d’une politiste
Eugénie Mérieau, spécialiste des régimes autoritaires, imagine la suite donnée par la macronie aux évènements du 17[xxiii] : « Dissoudre LFI pour sauver la démocratie ! Déclarer tout le monde inéligible. Déclarer l’état d’urgence, le laisser le plus longtemps possible dans le droit commun. Le faire passer par fragments divers et variés de type couvre-feu dans toutes les villes (…) C’est un manuel opérationnel qui est tout à fait courant dans les régimes autoritaires ». Nul doute que ce risque existe. Un coup d’État en France est, pour elle, possible, « en fonction de ce qui va se passer dans les prochaines manifestations, surtout si les policiers déposent les armes, font défection, pas parce qu’ils sont pro-manifestants mais parce qu’ils sont, par exemple, pro-RN et que donc ils décident de ne plus obéir aux ordres et qu’ils posent leurs arrêts-maladie et qu’il y a du chaos partout dans la ville (…) c’est l’occasion rêvée pour utiliser l’article 16 »[xxiv]. En cas de crise grave, cet article donne au président de la République des pouvoirs exceptionnels (« pleins pouvoirs »). Pour l’instant, l’Élysée semble hésiter à s’engager dans cette voie – il n’a peut-être pas assez confiance dans sa police ? – mais des propos de plus en plus nombreux le pressent en ce sens.
Quelques pistes de réflexion
Le 18 octobre a ouvert une nouvelle phase de l’histoire du pays. D’un côté une jeunesse qui s’est radicalisée et politisée de façon exponentielle en l’espace d’un mois ; elle croit de moins en moins aux institutions « démocratiques » qu’on nous présente comme indépassables ; elle jouit encore – on saura rapidement dans quelles proportions – du soutien ou, au moins, de la sympathie, de la majorité de la population. De l’autre, une petite minorité nuisible d’ultrariches et de capitalistes, qui se dissimule derrière les institutions et le gouvernement, qui a peur mais qui ne veut rien céder de tous les privilèges qu’elle a injustement engrangés. La polarisation est présente à un très haut niveau.
Pour résoudre l’équation en sa faveur, notre camp, le camp de la jeunesse et des travailleurs.ses, a quelques atouts, quelques cartes à jouer ; il doit en être conscient ; et notre rôle est, modestement de l’aider à en prendre conscience. D’abord, pensons aux émeutes similaires qui se déroulent à Turin, à Milan, en Albanie. Tout ceci est quasiment simultané, montrant que la crise du capitalisme est vraiment globale, et multidimensionnelle. Des prises de contact rapides à l’échelle internationale, des échanges entre jeunesses des pays concernés nous semblent indispensables.
Deuxièmement, il est indispensable que la structuration démocratique du mouvement de la jeunesse en France (en coordinations) se poursuive et s’amplifie, en veillant à ne pas laisser certains prendre le pouvoir ; cette auto-organisation devrait aller de pair et s’articuler avec ce qui se passe au plan démocratique dans les quartiers populaires.
Troisièmement il faut suivre de près ce qui va se passer rapidement dans les entreprises. Pour gagner, la jeunesse mobiliser a besoin du soutien de toute la force matérielle que la classe ouvrière organisée tient entre ses mains ; et l’inverse vaut, pour d’autres raisons (la jeunesse vient de connaitre un mois de politisation intense et les échanges avec une classe ouvrière en grève pourraient apporter beaucoup). Il est donc essentiel que la journée de grève générale du 5 novembre soit massive, et que le lendemain, un nombre suffisant de travailleurs.ses d’entreprises dans des secteurs clés décident de ne pas reprendre le travail. Toutes les initiatives en ce sens seront les bienvenues.
Enfin, il faut persévérer dans la construction d’un parti révolutionnaire et communiste, qui ne croit pas au mirage des institutions bourgeoises, et qui ait à cœur de défendre à la fois les intérêts les travailleurs.ses (manuel.les et intellectuel.les), de la jeunesse scolarisée, des quartiers populaires, de la paysannerie pauvre ; et de lutter contre toutes les oppressions (sexistes, LGBTIphobes, racistes, etc.).
[i] https://www.cgt.fr/actualites/france/mobilisation/la-montee-du-17-octobre-montre-lampleur-de-la-colere-et-donc-partout-ou-les-conditions-seront
[ii] Respectivement, le siège du premier ministre et celui du président.
[iii] https://cult.news/actualites/lorchestre-du-nouveau-monde-gaze-avant-meme-le-debut-du-rassemblement/
[iv] https://www.google.com/sorry/index?continue=https://www.youtube.com/watch%3Fsi%3DxX_ISU2APqnus-EO%26v%3DYm9ANRMZGXI%26feature%3Dyoutu.be&q=EgS7DmvTGMeD7tYGIjA8vWkuKIVgXKZu_-6n4h3nKl201mOpXupDdToDOZ9Q3mkQF07sPQwooldDUZly-TIyAnJSWgFDYNqNreTZos7w0wE
[vi] https://www.mediapart.fr/journal/france/191026/nous-demande-d-ecrire-que-lfi-est-derriere-le-mouvement-autour-du-17-octobre-la-fabrique-d-un-bouc-emissai
[vii] Idem.
[viii] Idem.
[ix] Idem.
[x] Idem.
[xi] Fabien Roussel, secrétaire général du PCF ; Marine Tondelier, dirigeante nationale des Écologistes ; les deux sont candidat.es déclaré.es à la présidentielle. Les associer à l’ultra-gauche est parfaitement ridicule : leur institutionnalisme manœuvrier et leur passé récent en témoignent. Seul.es des niais.es d’extrême droite peuvent croire à de pareilles sornettes.
[xii] https://www.youtube.com/watch?v=m8Gz8X__94E
[xiii] https://contre-attaque.net/2026/10/19/repression-du-17-octobre-un-bilan-terrifiant/
[xiv] https://contre-attaque.net/2026/10/20/terrorisme-detat-le-17-octobre-la-police-a-fait-couler-le-sang/
[xv] https://www.revolutionpermanente.fr/Toulouse-Quatre-dirigeantes-syndicales-hospitalisees-apres-avoir-ete-visees-par-la-police
[xvi] https://www.bfmtv.com/cote-d-azur/replay-emissions/bonjour-cote-d-azur/video-commerces-pilles-et-vandalises-les-mesure-d-aide-de-l-etat-pour-soutenir-les-commercants_VN-202610210222.html
[xvii] https://www.youtube.com/watch?v=XFVV8Shs-Qo
[xviii] https://www.youtube.com/watch?v=HcxdQiZ2cz8
[xix] https://www.franceinfo.fr/economie/greve/paris-lyon-nice-rouen-toulon-les-interdictions-partielles-ou-totales-de-manifester-se-multiplient-a-l-approche-du-24-octobre_8248978.html
[xx] https://www.elyseescope.com/le-radar/jordan-bardella-interdiction-manifestations
[xxi] https://www.bfmtv.com/politique/la-france-insoumise/video-bruno-retailleau-estime-que-la-question-de-l-interdiction-de-lfi-se-pose_VN-202610010302.html
[xxii] https://www.liberation.fr/politique/mobilisations-du-17-octobre-le-numero-2-de-lr-veut-envoyer-philippe-poutou-en-prison-20261019_WCGEPYFQWRALVJ4W3VFFZ3XAJY/
