
Cet article est le quatrième et dernier d’une série visant à mieux saisir l’extrême droite et son développement à l’échelle internationale. Après un premier article recensant l’extrême droite dans un certain nombre de pays, puis un second qui s’attachait à faire ressortir les différences entre ces mouvements et partis, et les gouvernements qu’ils composent, et enfin un troisième visant à livrer ce qui fait consensus parmi ces courants, ce dernier volet s’attache à saisir la nature de cette extrême droite, et le cadre dans lequel elle évolue, afin de mieux saisir, à la fois, les forces censées s’opposer à ces partis et courants, et ce qui fait défaut face à la montée de ce phénomène international.
Avec des Trump et des Poutine au sommet des deux premières puissances nucléaires du monde, il y a matière à s’inquiéter ! Mais pour mesurer plus précisément les risques encourus, posons-nous les questions suivantes. 1) Quelle est la nature des régimes et partis d’extrême droite aujourd’hui ? Sont-ils fascistes ? Ou quoi d’autre ? 2) Sur les échiquiers politiques, quelles forces s’y opposent et de quelles façons ? 3) Que faudrait-il pour faire reculer massivement et durablement l’extrême droite ?
Des partis et des gouvernements fascistes ?
Comment qualifier les partis et gouvernements présentés dans les trois articles précédents ? Dire qu’ils sont d’extrême droite ne soulève pas de difficultés, et c’est pourquoi nous avons fait ce choix : politiquement, ils se situent à droite de la droite parlementaire, libérale-bourgeoise. Mais les régimes et partis étudiés sont-ils, comme on l’entend souvent, fascistes ? Certains d’entre eux, au moins, relèvent-t-ils du fascisme ? Un parallèle s’impose entre l’extrême droite actuelle et l’Entre-deux-guerres, tout particulièrement le parti fasciste de l’Italie mussolinienne et le parti nazi en l’Allemagne.
Totalitarisme et autoritarisme
Un premier élément propre aux fascisme et nazisme, c’est leur nature totalitaire : ces régimes à parti unique étaient conçus pour contrôler la totalité des éléments constitutifs de la vie, publique autant que privée (structure et décisions politiques, maîtrise de l’économie, « vie » culturelle, « vie personnelle » des « citoyens »)[1]. Cela était rendu possible par l’élimination de toute opposition politique et sociale et l’utilisation de la terreur au nom d’une idéologie d’État, avec une propagande visant à façonner toute la société. Dans ce domaine, c’est le nazisme qui est allé le plus loin.
C’est l’un des niveaux où un régime totalitaire se distingue fortement d’un régime autoritaire. De ces derniers, le monde en a connu dans divers pays, à différentes périodes, s’appuyant sur des partis d’une autre nature que les partis fascistes. Par rapport au nazi-fascisme, le degré de contrôle de la société visé est bien moindre. Il existe des régimes autoritaires sans parti unique. La dictature militaire brésilienne, de 1964 à 1985, avait par exemple une nature bourgeoise criminelle, mais le parti gouvernemental cohabitait avec un parti d’opposition toléré. Tandis que le nazi-fascisme totalitaire interdit et réprime dans le sang toutes les forces politiques et sociales d’opposition, les régimes autoritaires se « contentent » d’éliminer – d’une façon ou d’une autre – les forces ou les individus qu’ils perçoivent comme les plus dangereux pour leur maintien : l’extrême gauche, les syndicats combatifs…
Or aucun des régimes ou forces politiques évoqués dans les articles précédents ne correspond – du moins au moment présent – à un régime ou projet totalitaire. Le plus souvent, les partis d’extrême droite actuels tentent de cacher leur vilain projet politique, se faisant même passer pour d’authentiques défenseurs des libertés et de la démocratie. Aussi détestables soient-ils, les régimes actuels d’extrême droite et leurs leaders magouillent, manipulent, manœuvrent, trichent et mentent ; mais des forces d’opposition, même affaiblies, existent face à eux. Le parti démocrate subsiste face à Trump, qui a maille à partir avec la justice. Poutine n’a pas éliminé toute opposition ; il emprisonne, voire même assassine ses opposant.es politiques et médiatiques jugé.es les plus gênant.es – il l’a fait notamment avec Politkovskaïa et Navalny – mais cette répression n’est pas aussi systématique et collective en Russie (hormis la boucherie qu’a souffert le peuple tchétchène en 1999-2000) qu’avec les nazis ou les fascistes italiens. En Inde, Modi magouille et réprime les « mauvaises religions », mais le parti du Congrès, affaibli, vit toujours. En Hongrie, Orbán tire les ficelles mais doit compter avec une opposition qui dirige la capitale, Budapest ; et une énorme gay pride l’y a défié en juin. Dans l’Italie de Meloni, l’opposition est diminuée mais elle a droit de cité, et le mouvement social a récemment repris du poil de la bête. Bolsonaro, fasciste dans l’âme, est un fasciste frustré : alors qu’il était président, il s’est vu interdire de stade de foot parce qu’il n’était pas vacciné contre le Covid ! Quant à sa tentative de putsch en janvier 2023, pour laquelle il vient d’écoper d’une peine de 27 ans de prison, elle a raté.
Humanité nouvelle ou ultra-conservatisme
Deuxième élément de comparaison : le nazisme hitlérien et le fascisme italien étaient, d’une certaine façon, tournés vers l’avenir. Ils visaient à remodeler la conscience individuelle et collective pour créer un « homme nouveau », héroïque et prêt à tous les sacrifices, endurci par une éducation très sévère, obéissant au chef et à l’État. Cette « nouveauté » était censée résulter de la terreur, de l’aliénation et de l’assujettissement. L’« humanité » se réduisait à un peuple élu (race aryenne, peuple allemand ; le peuple d’Italie). Chez les nazis, le peuple allemand était censé dominer et entraîner les autres peuples, pour leur plus grand bien… à part ceux que le régime voulait détruire. Pour parvenir à une humanité nouvelle, le régime nazi visait l’élimination systématique de certaines « races » (juifs/ves ; tsiganes…), de minorités (homosexuel.les…) et des oppositions politiques.
Rien de tel dans le cas des partis et pouvoirs d’extrême droite étudiés précédemment. Ni sur l’objectif ; ni sur les méthodes. Au plan des méthodes, nulle part un pouvoir politique n’envisage aujourd’hui de supprimer physiquement des fractions entières de la population (pour des motifs racistes, sexistes, ou autres). On l’a dit : ces régimes tentent de s’imposer par la magouille et le contrôle des appareils d’État, mais des oppositions se maintiennent. Les immigré.es sont massivement expulsé.es par Trump : la police le fait souvent très brutalement, mais il ne s’agit pas de meurtres de masse. Même remarque, aux États-Unis et ailleurs, à propos des manifestant.es, des opposant.es, ou des personnes considérées comme des déviant.es sexuel.les, qui peuvent subir une répression très rude. Au plan de l’objectif, aucun régime d’extrême droite en place et aucun parti d’opposition de cette obédience ne s’attelle à construire un « homme nouveau ». Au contraire, l’extrême droite actuelle est massivement tournée vers le passé : c’est le cas du mouvement MAGA qui – comme son nom l’indique – voudrait redonner aux États-Unis une grandeur qu’ils sont supposés avoir eue, puis perdue. Selon Trump, cette grandeur s’est manifestée au XXe siècle par l’économie et les Guerres mondiales, et jusqu’après la Seconde[2]. Quoi qu’on pense de cette périodisation, la démarche est rétrograde et passéiste, et fait fi des différences entre passé et présent. Poutine n’envisage aucunement un homme nouveau : ultra-conservateur, il se veut au contraire un défenseur irréprochable des traditions, de la religion, etc. L’approche incarnée par Narendra Modi ne regarde pas non plus vers l’avenir : elle veut préserver l’hindouité en mettant la pression sur les minorités confessionnelles, et en affaiblissant le sécularisme et le multiculturalisme.
Bandes fascistes et appareil d’État
Fascisme et nazisme étaient aussi caractérisés par la présence, d’abord à l’extérieur de l’État, puis en son sein, de bandes fascistes. Pour parler de fascisme, l’existence de hordes militarisées est essentielle, d’abord au cœur du projet politique ascendant, puis du pouvoir chargé de le mettre en œuvre : SA et SS en Allemagne ; Faisceaux italiens de combat. Ces groupes armés, interclassistes, regroupaient petits-bourgeois ruinés (commerçants, artisans…), « lumpenprolétariat », ouvrier.es désorienté.es. Elles ont parfois joué en rôle central dans le pouvoir d’État par la suite, comme les SS dans l’Allemagne nazie.
Quid des partis et gouvernements d’extrême droite actuels ? Diverses moutures de l’ultra-droite constituent une partie minoritaire de la base trumpiste : suprémacistes blancs, néonazis, etc. ; une engeance fortement présente au Capitole le 6 janvier 2021. Mais ce qui se joue aujourd’hui aux États-Unis se trame d’abord à la Maison Blanche, mais aussi au Capitole et dans les instances judiciaires. En Russie, l’appareil d’État poutinien à l’ossature très répressive (le FSB) joue un rôle archi-dominant, et on ne voit guère apparaître de bandes de type mussolinien ou nazi. Au Brésil, avant et après l’élection de Bolsonaro, s’est développée une vaste base sociale dont une fraction était susceptible, avec le soutien de divers segments de l’appareil militaire, de participer à l’organisation d’un putsch. C’est ce qui s’est produit en janvier 2023, mais la tentative a fait long feu. Ailleurs, les bandes fascistes sont de taille très réduite, voire virtuelles. A l’inverse, l’infect mouvement contre les demandeurs d’asile qui sévit au Royaume-Uni depuis l’été 2025 sous la houlette de Tommy Robinson, affiche plus de traits fascistes, sur le point étudié, que les exemples précédents : un mouvement de rue, dirigé par un hooligan, un repris de justice devenu leader politique ; sans relai bien défini dans les institutions, mais avec le soutien d’Elon Musk ; et le premier ministre Keir Starmer a choisi de lui donner des gages.
La comparaison de l’extrême droite actuelle avec le nazi-fascisme nous pousse à conclure qu’il est erroné de qualifier de nazis ou de fascistes les partis et gouvernements présentés dans les articles précédents. Cela ne signifie en rien que la transcroissance fasciste de tels régimes ou partis soit impossible. Par exemple, on ne peut exclure que la base ultra du mouvement MAGA soit mise en mouvement plus largement que le 6 janvier 2021 et que Trump parvienne à fomenter un coup d’État, après avoir anesthésié les institutions politiques, la justice, les médias, etc. Une fascisation de ces régimes est donc possible, mais aucun d’entre eux n’est aujourd’hui fasciste. Ils sont autoritaires par nature, et les partis de cette mouvance dans l’opposition aspirent à instituer un régime autoritaire, plus ou moins brutal selon les circonstances et les possibilités, souvent en le cachant (par exemple le RN). Mais si, comme nous espérons l’avoir montré, ces régimes ne sont pas fascistes ou nazis, que sont-ils ?
Populisme, césarisme, bonapartisme
Le terme de populisme convient à la majeure partie de ces forces politiques, au gouvernement ou dans l’opposition, qui prétendent représenter un peuple – vertueux mais exclu du pouvoir – contre les élites (économiques, politiques, médiatiques, intellectuelles, culturelles…). Cette définition s’adapte bien au trumpisme, à Milei, au régime slovaque, au RN, à l’AfD… Le populisme revêt diverses formes politiques, mais l’observation soignée révèle qu’aucune de celles-ci ne convient à 100% à l’une des forces étudiées de l’extrême droite.
Le césarisme se caractérise par un exécutif fort et concentré entre les mains d’un leader charismatique – souvent un chef militaire – soutenu par les masses populaires ; ce régime est démagogique, son chef prétendant tirer sa légitimité de la volonté populaire, et faisant mine de s’opposer aux élites. Bolsonaro, ex-militaire en interaction étroite avec une partie de la haute racaille étoilée, avait réussi à établir un rapport démagogique avec une partie des masses qui le soutenaient ; et il a, à défaut de fascisme à proprement parler, cherché à établir un régime de type césariste, mais sans présider par plébiscite. Les césarisme et fascisme ont échoué dans son cas, les institutions de la démocratie bourgeoise mise en place en 1988 ont tenu bon. Poutine représente une autre variante, proche du césarisme : lui-même n’est pas à proprement parler un militaire, mais c’est un « homme fort » issu de l’appareil répressif (KGB puis FSB), qui agit en interaction étroite avec les appareils policiers et militaires. Mais son rapport démagogique avec les masses populaires n’est pas vraiment fondé sur un soutien enthousiaste et actif de celles-ci, mais plutôt sur leur apathie et leur abrutissement (dans les petites villes et campagnes surtout). Trump, issu ni de l’armée ni d’un autre appareil répressif, est un leader charismatique, un démagogue se prétendant légitime de par le soutien de masses enthousiastes, souvent actives ; il fait mine de s’opposer à certaines élites (culturelles, intellectuelles, médiatiques, politiques).
Le bonapartisme est une forme voisine : il vise à renforcer l’État national avec un pouvoir exécutif centralisé et dominateur – s’appuyant souvent sur un parlement-croupion – tout en restant dans un cadre républicain, mais avec un chef de l’exécutif qui consulte fréquemment le peuple au moyen de plébiscites. Le régime d’Orbán se rapproche de cette catégorie, avec des limites et des difficultés. Son voisin slovaque avance, avec quelques années de retard, dans la même direction. Mais, parmi les forces d’extrême droite aujourd’hui au gouvernement, beaucoup, en particulier si elles s’y trouvent depuis peu de temps, ne peuvent guère s’apparenter, même partiellement, aux catégories ci-dessus. On pense ici à l’Italie de Meloni, à la République tchèque de Babis, ou au nouveau pouvoir japonais. Quant aux partis encore dans l’opposition, la question est assez superflue, mais il faut s’attendre à ce qu’ils cherchent à mettre en place, à tout le moins, un régime autoritaire, dont les minorités (immigré.es, LGBTQIA+, etc.), ainsi que les femmes et les travailleurs/ses auraient à souffrir.
La haute bourgeoisie et l’extrême droite
De puissants secteurs du capital ont financé fascisme et nazisme dans les années 20 et 30. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le big business a longtemps vu l’extrême droite comme néfaste pour ses intérêts. Mais cela est en train de changer. Deux pays et cinq exemples serviront à l’illustrer.
Aux États-Unis, Elon Musk, avec une fortune de 407,5 milliards de dollars est l’homme le plus riche du monde ! Avant de rompre, il y a quelques mois, avec Donald Trump, le patron de Tesla et SpaceX s’est fortement impliqué dans la dernière campagne présidentielle. Dès son arrivée à la Maison Blanche, Trump l’a nommé à la tête d’un Département de l’Efficacité gouvernementale, dont la fonction est de casser administrations et services publics et de virer des fonctionnaires à la pelle ! Lors de la cérémonie d’investiture de Trump, Musk n’a pas hésité à gratifier l’assistance – et le monde entier – d’un salut nazi ! Il s’est, de plus, immiscé de façon intempestive et répétée dans la campagne législative allemande début 2025, en soutenant publiquement le parti d’extrême droite AfD. Autre aperçu du rapprochement entre la grande bourgeoisie et l’extrême droite : les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), entreprises géantes qui dominent le marché du numérique. Jusqu’à récemment, leurs patrons affichaient leur rejet de Trump, de son idéologie et de ses choix politiques. Cette fois, ils se sont rangés derrière lui et son slogan MAGA (Make America Great Again) dès son arrivée à la Maison Blanche (voire avant). Nouvelle démonstration de la veulerie cupide de la bourgeoisie !
En France, au moins trois personnages hautement symboliques du très grand capital voient l’extrême droite d’un bon œil ou se tournent vers elle. L’ex-patron-des-patrons, Pierre Gattaz, déclare avoir « plus peur de Mélenchon que de Bardella »[3]. Mélenchon, devenu LE chiffon rouge pour celui-là même qui en 2015, jugeait « irresponsable » le programme du Front National[4]. Le milliardaire Vincent Bolloré, issu d’une famille d’ancienne bourgeoisie, est un industriel multisectoriel (papeterie, transport maritime, banque d’investissement, Autolib’ Paris, etc., sans oublier ses multiples activités néocoloniales en Afrique). C’est aussi, depuis plusieurs années, un patron de médias très dangereux : il possède notamment le Groupe Canal (Canal +, CNews, CStar) ; les radios Europe 1 et RFM ; l’éditeur Editis ; le Groupe Havas, géant mondial de la communication ; et les journaux et magazines Gala, Voici, Femme Actuelle, Paris Match, Capital, Le Journal du Dimanche, Télé-Loisirs et Géo. Bolloré, ex-soutien de Sarkozy en 2007, s’est retrouvé aux côtés d’Éric Zemmour en 2022, et il n’hésite pas à utiliser son empire médiatique pour promouvoir ses idées d’extrême droite. Dernier exemple de ralliement : la première fortune de France et d’Europe – un temps la première fortune mondiale –Bernard Arnault. Le PDG du groupe de luxe LVMH (Moët Hennessy Louis Vuitton) est aussi, via ce groupe, patron de médias, avec Les Échos, Le Parisien, Paris Match et Radio Classique. Or ces toutes dernières années, Bernard Arnault, qui récoltait plutôt discrètement ses gigantesques masses de plus-value et frayait avec des politiciens bourgeois « respectables » (Sarkozy, Macron…), ne cache plus sa longue amitié avec Trump, et a assisté à son investiture en compagnie de sa femme, sa fille et son fils, louant la baisse de l’impôt sur les sociétés aux États-Unis tout en critiquant les hausses d’impôts prévues en France.
Les forces censées s’opposer à l’extrême droite
Parmi les forces politiques qui disent s’opposer à l’extrême droite, distinguons les forces libérales-bourgeoises, la gauche bourgeoise, les partis (néo)réformistes et l’extrême gauche.
Les partis libéraux-bourgeois
Qu’ils se disent démocrates-chrétiens, conservateurs, centristes, progressistes ou autre, les partis situés à la droite ou au centre de l’échiquier politique des parlements bourgeois se sont, depuis des décennies, présentés comme des opposants vertueux et décidés, construisant un cordon sanitaire « républicain » face à une extrême droite qui montait en puissance. Toutefois, ces dernières années, le cordon s’est effiloché d’abord ; a rompu ensuite. L’expérience française dans ce domaine est longue et éclairante : dans les années 1980, la droite républicaine s’indignait des monstruosités dégoisées par le FN et Jean-Marie Le Pen ; en 1998, une fraction minoritaire de celle-ci, par intérêt politicien, passait des accords électoraux avec le FN, affrontant les critiques du reste des partis de droite et du centre ; en 2002, Jacques Chirac parvenait, avec des accents gaulliens, à remporter le second tour de la présidentielle en rassemblant toutes les forces politiques autour lui, contre Jean-Marie Le Pen ; en 2007, Sarkozy prétendait avoir fait reculer le FN ; mais celui-ci, allait reprendre son ascension et devenir le RN ; en 2017, un segment minoritaire du courant issu du chiraquisme (autour de N. Dupont-Aignan) s’alliait à Marine Le Pen ; en 2024, une fraction significative des LR suivait son chef Eric Ciotti pour convoler en vilaines noces avec le RN ; et en 2025, de nets et nouveaux rapprochements eu lieu entre le RN et une part encore plus vaste, des LR, autour du ministre de l’Intérieur B. Retailleau.
Dans l’UE, les partis de droite ou centre misaient en général sur la construction européenne pour faire reculer l’extrême droite. On voit que ce calcul était faux. Non seulement cette obédience s’est emparée de certains des gouvernements de l’UE (Hongrie, Italie, Slovaquie, République tchèque), et a passé des accords parlementaires ou gouvernementaux (Pays-Bas, Suède, Finlande) ; mais ailleurs, l’extrême droite dans l’opposition est en plein essor, au point qu’on en arrive parfois à se demander quand elle accédera au pouvoir (France, mais aussi maintenant Allemagne, Portugal, Espagne…). De plus, les partis libéraux-bourgeois adoptent en partie la politique migratoire de l’extrême droite, ce qui crédibilise ses « solutions » haineuses. Surtout, les partis libéraux-bourgeois, structurellement liés au grand capital, mènent partout des politiques d’austérité qui prennent aux pauvres pour donner aux riches. C’est notamment vrai dans l’UE, institutionnellement conçue dans ce cadre, ce qui explique sa détestation par les classes populaires. La politique ayant horreur du vide, cette distanciation de la politique institutionnelle classique et de ses variantes libérales bourgeoises pousse, faute d’alternative émancipatrice crédible, vers la démagogie d’extrême droite. La tâche de celle-ci est encore facilitée quand un régime libéral-bourgeois, auto-proclamé « progressiste », incarné par Macron, recourt à la grande violence des appareils répressifs contre les mouvements sociaux qui s’opposent à sa politique (Gilets jaunes, mouvements contre les réformes des retraite, rassemblement de Sainte-Soline…).
La gauche bourgeoise
Par gauche bourgeoise, nous entendons des partis, pour la plupart issus du mouvement ouvrier historique, mais qui ne prétendent plus changer le capitalisme de l’intérieur – comme le faisait la social-démocratie classique – et gèrent le système dans sa version la plus brutale, néolibérale, car telle est l’exigence du grand capital. A cette social-démocratie devenue sociale-libérale, s’ajoutent maintenant des partis communistes décatis et des partis écologistes respectueux des institutions bourgeoises.
La France est là aussi, avec d’autres, un bouillon de culture dont l’exploration est pertinente pour la question posée. Cette gauche-là a montré ce qu’elle valait – pas grand-chose ! – du point de vue des travailleurs/ses et des classes populaires, et celles-ci, non seulement s’en sont détournées, mais elles l’ont fait en se rapprochant graduellement de l’extrême droite lepéniste. Deux moments principaux ont désorienté puis désespéré les travailleurs/ses du pays : le premier, avec la gauche, unie puis désunie – le PCF quittant le navire en 1984 – sous la présidence de François Mitterrand, de 1981 à 1986 et de 1988 à 1993, avec une orientation redistributive qui s’est vite retournée en son contraire, une politique d’austérité puis une ouverture claire aux marchés financiers ; le second, avec la gauche plurielle, de 1997 à 2002, marqué aussi par l’austérité et par une semaine de 35h viciée, car mijotée avec une sauce patronale flexible et annualisée. Dans les deux cas, la défaite de cette gauche-là a été rude et les masses populaires dégoûtées ont renforcé l’extrême droite : 1983 a été marquée par la percée du FN ; et en 2002, Jean-Marie Le Pen a devancé le PS Lionel Jospin pour affronter Chirac au second tour de la présidentielle. De 1997 à 2002, le PCF et les Verts s’alignaient sur le PS pour jouer cette partition de gauche libérale. Depuis lors, l’extrême droite française s’est considérablement renforcée. Dans les quartiers populaires, il n’existe plus l’équivalent de ce qu’était le PCF dans les années 60 ou 70 – même si les raisons de critiquer ce parti ne manquent pas – et donc l’encadrement de ces quartiers par le mouvement ouvrier a disparu, cédant largement la place au racisme exalté par l’extrême droite.
On pourrait décrire des phénomènes analogues ailleurs, bien sûr avec des différences. En Italie avec la décrépitude de la gauche avec la transformation majoritaire du PCI en parti de la gauche bourgeoise à partir de 1989. Au Royaume-Uni, le Labour Party est devenu social-libéral sous la houlette de Tony Blair, et l’est resté depuis malgré l’intermède Jeremy Corbin, salement éjecté de la direction de ce parti pour mettre en certain Keir Starmer à sa place. En Allemagne, le social-libéralisme du SPD a fait un mal fou à la classe ouvrière, en particulier depuis les gouvernements de Gerhard Schröder (1998-2005) ; et cela pèse d’autant plus aujourd’hui que les solutions qui se voulaient à la gauche du SPD ont fait long feu. Les situations espagnole et portugaise présentent à la fois des particularités du fait de la composition différente de la gauche, et des similitudes qui mènent aussi au renforcement de Vox et de Chega. Globalement, le mouvement ouvrier des IIe et IIIe internationales est un tel champ de ruines que les mêmes phénomènes politiques ont tendance à se reproduire un peu partout, en particulier en Europe, à des rythmes plus ou moins rapides, avec des particularités qui varient d’un pays à l’autre. L’accession au pouvoir de Bolsonaro en 2018 s’explique aussi largement par l’austérité mise en œuvre par le Parti des Travailleurs brésilien, parti de gauche et de masse qui n’a guère cessé d’évoluer vers la droite depuis sa naissance en 1979 et s’est graduellement embourgeoisé, ; le PT n’est issu ni de la IIe ni de la IIIe internationale, mais sa dégénérescence a été bien plus rapide que celle de ses prédécesseurs ci-dessus mentionnés. L’expérience montre qu’avec des gouvernements dirigés par la gauche bourgeoise, on ne peut espérer, au mieux, qu’un peu de répit face à la poussée de l’extrême droite. Mais la désillusion est douloureuse pour les masses déçues, et le mouvement quasi-pendulaire des alternances politiques oscille toujours plus vers la droite après de telles expériences.
La gauche (néo)réformiste et l’extrême gauche
Ces partis-ci ne sont pas – ou pas directement – nés des grands courants internationaux du mouvement ouvrier, mais ils se sont construits plutôt à leur gauche. A leurs débuts au moins, ils avaient la préoccupation de fonctionner plus démocratiquement que les PS ou les PC et/ou de proposer une politique plus à gauche, notamment plus ouverte aux nouveaux combats sociétaux (droits des femmes, LGBTQIA+, immigré.es, écologie…), affichant même parfois des tonalités anticapitalistes. Cette orthographe particulière de « (néo)réformiste » vise à faire ressortir la nature et le programme réformistes, c’est-à-dire non révolutionnaire, sans choix d’affrontement de la classe dominante jusqu’au bout ; et leur caractère de nouveaux-venus sur la scène sociale et politique, largement postérieurs à l’apparition des IIe et IIIe internationales. Concrètement, des exemples prototypiques de partis (néo)réformistes sont fournis par le PRC (parti de la refondation communiste) en Italie, le Bloc de Gauche au Portugal, Syriza en Grèce, Podemos dans l’État espagnol, ou encore La France Insoumise. Observons que parmi ces cinq partis, quatre ont déjà participé à des alliances parlementaires voire gouvernementales.
Le PRC s’est formé en 1991 autour d’une rupture minoritaire de gauche du parti communiste italien, à laquelle se sont adjoints divers groupes d’extrême gauche. Initialement en opposition au « tournant de Bologne », qui a transformé le PCI en parti de centre-gauche bourgeois (le parti démocrate de gauche), Rifondazione a refusé pendant 15 ans la politique de ce parti et l’idée d’une alliance avec lui. Mais en 2006, le PRC passe un accord avec la coalition de centre-gauche (L’Olivier) et, fort de 5,8% des voix à la Chambre et 7,4% au Sénat, obtient pour son président Fausto Bertinotti la présidence de la Chambre. La politique opportuniste prend le dessus dans le PRC qui, notamment, vote les crédits de guerre en Afghanistan, avant de subir une défaite totale en 2008, perdant tou.tes ses élu.es à la Chambre et au Sénat. Fin de l’expérience (néo)réformiste du PRC ! Depuis lors, la dégradation des rapports de forces a été telle que depuis 2022, c’est Giorgia Meloni qui dirige le pays !
Au Portugal, le Bloc de Gauche se forme en 1999 par la fusion de 2 groupes d’extrême gauche (l’UDP, d’origine maoïste ; le PSR, d’origine trotskiste), et de Politica XXI (issu de la dissolution du Mouvement démocratique portugais), avant d’être rejoint par d’autres groupes plus petits, d’obédience trotskiste ou maoïste. Après une progression militante et électorale (avec des hauts et des bas), assez tacticienne mais s’opposant à la fois à la droite et à la social-démocratie, le Bloco, muni alors de 19 député.es et de 10,19% des voix, fait le choix (ainsi que le PCP et les écologistes) de soutenir le gouvernement social-démocrate minoritaire d’Antônio Costa, sans y participer. Sous prétexte de pousser vers la gauche ce gouvernement – dit de la Geringonça – le Bloco se perd dans une politique de capitulation face à la social-démocratie et à l’État bourgeois (poste de conseiller d’État pour le « trotskiste » Francisco Louçã ; vote de budgets d’austérité ; non-soutien voire opposition à des grèves ; interdiction des grèves pendant le Covid !). Le Bloco a redonné vie à un PSP moribond et a payé cher électoralement pour tout cela. Et aujourd’hui, l’extrême droite est en embuscade avec Chega !
Avec Syriza, la Grèce a vécu une tragédie qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Née en 2004 en tant que large coalition de gauche et d’extrême gauche, elle critiquait les plans d’austérité draconiens qui ruinaient le pays, tout en se disant favorable à l’UE et à l’Euro. Syriza gagne les élections de janvier 2015 et accède au gouvernail. Rapidement, les pressions croissantes de la « troïka »[5] sur le gouvernement grec pour qu’il rembourse la dette au moyen d’un plan d’austérité drastique conduit Syriza à organiser un référendum début juillet sur la dernière proposition de la « « troïka ». Le rejet populaire est massif (61,31%). Néanmoins, dans les jours qui suivent, le gouvernement Tsipras, afin d’éviter d’affronter la finance et de devoir sortir de la zone Euro, décide d’appliquer l’accord avec la « troïka » : un plan d’austérité atroce avec hausse de la TVA, recul rétroactif de l’âge de la retraite à 67 ans, baisse de la retraite des fonctionnaires, etc… En six mois, le grand capital représenté par la « troïka » est parvenu à humilier la « gauche radicale » qui, depuis lors, n’a fait que de l’austérité. Aux élections suivantes en 2019, puis en 2023, Syriza a été sévèrement battue (divisant son score de 2015 par deux puis par trois) et ce parti, éloigné du pouvoir, y a été remplacé par la droite (Nouvelle Démocratie) qui s’en prend aux travailleurs/ses. L’extrême droite néonazie (Aube Dorée), même jugée et condamnée, est toujours là.
En Espagne, ce type d’expérience est plus récente : Podemos a été fondé en janvier 2014, dans la foulée du 15-M (mouvement des « indignés ») de mai 2011, une mobilisation citoyenne qui s’est traduite par des occupations de places pour protester contre la crise, le chômage, la corruption… D’apparence radicale au début, en opposition aux partis de gauche traditionnels (PSOE, IU-Izquierda Unida[6]), le Podemos connait un succès électoral rapide : 7,98% aux européennes de 2014, 20,66% aux élections générales de 2015. A partir des élections générales de 2016, la stratégie consistant à échapper à l’axe droite-gauche fait place à une coalition avec IU nommée Unidas Podemos. Première grande crise du parti dirigé par Pablo Iglesias en 2019 : le dirigeant Iñigo Errejón rejette cette stratégie et quitte le parti avec son courant. En 2020, c’est le courant Anticapitalistas qui rompt, cette fois pour s’opposer à la participation au gouvernement dirigé par le PSOE après les élections générales de novembre 2019. Malgré des avancées sociales relatives autour de ses ministres (revenu minimum vital, mesures d’urgence contre la crise et le Covid), ce choix stratégique conduit Podemos loin dans le reniement : abandon des critiques vis-à-vis de l’UE, exigences sociales revues à la baisse, politique peu claire sur les autodéterminations (Catalogne, Pays Basque…). En 2023, Podemos passe à un soutien sans participation au gouvernement Sanchez. Conséquence, toutefois, de ces reniements et de ces zigzags : l’influence électorale de Podemos baisse massivement : 3,30% aux européennes de 2024 ; passage de 46 puis 47 député.es au Congrès et 12 puis 11 sénateurs/trices en 2014 et 2015, à resp. 5 et 0 en 2024. Avec cette politique, Podemos a avant tout sauvé la mise au PSOE et en a payé le prix : une certaine similitude avec la situation portugaise. Et le parti d’extrême droite Vox s’est renforcé dans ce contexte.
En France, la France Insoumise (LFI) n’a jamais participé à un gouvernement, s’opposant à de telles alliances gouvernementales ou parlementaires. Néanmoins, une série d’éléments aident à comprendre qu’un gouvernement avec LFI ou même de LFI ne ferait pas refluer l’extrême droite, et il pourrait même la renforcer considérablement. Dans l’économie, le programme de LFI n’inclut pas de nationalisations, sans parler d’expropriations ; il vise à taxer les entreprises (surtout les grosses) et les grandes fortunes. Sur l’UE, après quelques années d’une orientation assez claire, LFI a louvoyé depuis 2017 et on ignore aujourd’hui comment ce parti pense venir à bout du carcan représenté par cette union, dix ans après le drame grec. Ajoutons qu’il y a plus que matière à inquiétude à propos des positions de LFI sur la politique internationale (positionnement totalement erroné sur la Syrie, sur l’Ukraine…). De plus, LFI s’illusionne en croyant que la bourgeoisie acceptera une transformation constitutionnelle distribuant du pouvoir au peuple et procédant à des réformes favorables à celui-ci. Enfin – et on trouve ici une similitude avec les partis (néo)réformistes mentionnés plus haut – à l’été 2024, LFI s’apprêtait à gouverner dans le cadre d’une alliance avec le PS, les Écologistes (partis de la gauche bourgeoise) et le PCF (qui fonce sur cette voie). On conclut de tout ceci que LFI – qui pour l’instant, pour l’essentiel, résiste aux mauvais coups de la bourgeoisie et de ses relais « de gauche » – serait broyée par un barrage de classe total, quasi-certain et possiblement violent, décidé par le pouvoir des exploiteurs.
Un peu partout dans les pays évoqués dans cette série d’articles, il existe une mouvance politique d’extrême gauche, d’origine ou d’essence trotskiste, maoïste, anarchiste… Il s’agit de groupes de très petite taille (de quelques militant.es à quelque trois mille). De plus, leur division et leur fractionnement légendaire, le fait qu’ils passent beaucoup de temps à se combattre entre eux plutôt qu’à intervenir dans les luttes ; leur regroupement, pour certains, en courants internationaux différents voire rivaux, tout cela fait que leur capacité d’influencer la lutte des classes et la scène politique est partout limité, parfois proche de zéro. Le sectarisme s’impose trop souvent, mais fréquemment, de véritables divergences opposent ces groupes et justifient les polémiques. L’orientation, par rapport à la gauche en général et la gauche réformiste en particulier, est logiquement un sujet très débattu. Les courants qui ne se démarquent pas de la gauche en général et du réformisme en particulier se font happer par la débâcle plus ou moins durable à laquelle conduisent ces expériences « unitaires ». L’exemple du Bloco cité plus haut, mais aussi de la gauche de Syriza et d’une partie la gauche de Rifondazione montre que les alliances avec le réformisme coûtent très cher, notamment pour les petits partis qui jouent à ce jeu-là.
Quelques éléments pour faire face au développement de l’extrême droite
Même s’il existe des contre-tendances (relatives et avec les limitations définies ci-dessus), comme par exemple l’élection, comme maire de New-York, de Zohran Mamdani au grand dam de Donald Trump, mais aussi de l’establishment démocrate, il reste que l’extrême droite pullule, croît et accède de plus en plus souvent au pouvoir. Et comme elle est nationaliste, les risques de conflagration armée augmentent, entre divers régimes nationalistes (d’extrême droite) aux intérêts contradictoires, ou bien entre pays aux mains de l’extrême droite et pays de régimes démocratiques bourgeois. Bien sûr, plus l’extrême droite pullule dans le monde, plus le risque de conflits armés s’accroît. Et plus la contamination essaime au plan gouvernemental, plus cela tend à renforcer la dynamique favorable à l’extrême droite dans les autres nations. A quoi cela est-il dû ? Comment espérer inverser la tendance ?
Selon nous, la raison principale de cette évolution réside dans l’articulation de deux phénomènes. En premier lieu, la crise profonde et durable du capitalisme, non surmontée depuis 2008, conduit partout la bourgeoisie à appliquer des politiques d’austérité draconienne pour restaurer son taux de profit. Ces politiques prennent à la gorge les peuples et les travailleurs/ses. Ces dernier.es cherchent des solutions pour sortir la tête hors de l’eau. Historiquement, dans de pareils contextes, les solutions proposées par « la gauche » pouvaient paraître porteuses d’espoir. Mais au lieu d’affronter le capital et de refuser ses exigences implacables, elle biaise, capitule et accumule les défaites. Qu’elle soit bourgeoise ou réformiste, ses trahisons et ses échecs sont immensément destructeurs et coûteux, en termes d’espoirs déçus, de désarroi, d’amertume et de dépolitisation. Lorsque ses trahisons s’accompagnent d’une forme de mépris de classe qui accompagne des valeurs « écologiques » ou « humanistes », mais qu’elle ne fait en réalité que du green washing sans remettre vraiment en question la violence des rapports de production, l’extrême droite s’appuie sur le rejet suscité par cette gauche, et peut hypocritement se construire en dénonçant cette hypocrisie de gauche derrière laquelle elle dissimule la sienne…
Et c’est au milieu de ces ruines que pousse la plante vénéneuse de l’extrême droite. La politique ayant horreur du vide, les pires ennemi.es des travailleurs/ses, usant d’une totale imposture, parviennent à « faire peuple » et se font accepter comme dignes représentants de ce dernier, sur fond de racisme, de sexisme, de haine des LGBTQIA+ etc. Voilà le mécanisme de base de la poussée de l’extrême droite.
Aucune des forces politiques citées plus haut qui sont parvenues au gouvernement ne s’est affrontée réellement à la dictature du capital, avec la volonté farouche d’arracher le pouvoir à la bourgeoisie et d’aider les travailleurs/ses et le peuple à s’en emparer. Pour défaire l’extrême droite et la bourgeoisie qui lui donne à présent l’accolade, il faut donc logiquement, en finir, à la fois avec la crise économique capitaliste porteuse de reculs sociaux et d’austérité ; et avec toutes les politiques de conciliation de classe qui aboutissent à des défaites pour celles et ceux d’en-bas. Logiquement, cela signifie que pour faire reculer profondément l’extrême droite, il n’est d’autre solution que d’infliger une série de déroutes au capital. C’est donc d’une stratégie, d’un programme et d’un parti révolutionnaire qu’il faut parler. Dans le cadre de cet article, traçons juste quelques pistes, sur la base de ce qui a précédé.
Au niveau tactique et stratégique, il faut combiner un large rassemblement dans les luttes – de classe, écologiques, féministes, LGBTQIA+, etc. – avec le rejet d’une dilution programmatique dans des partis larges non révolutionnaires, car si cela se produit, les éléments réformistes l’emportent toujours. La combinaison des deux signifie le double refus du sectarisme et de l’opportunisme. Mais la stratégie, c’est avant tout la préparation de l’affrontement central avec la classe exploiteuse au pouvoir : pour gagner, il est indispensable d’œuvrer à la multiplication et à la centralisation des organes d’auto-organisation (comités/assemblées d’usine, de quartier, etc.), et d’ainsi développer un double pouvoir face à celui de la bourgeoisie. Pour affronter cette dernière et la battre, il est nécessaire, à la fois, de développer l’autodéfense des travailleurs/ses, d’armer ces dernier.es, et de s’adresser fraternellement aux membres des forces répressives (armée, police) pour diviser celles-ci, en gagner une première fraction, en neutraliser une seconde, afin d’espérer en vaincre la part qui restera fidèle aux exploiteurs.
Au plan programmatique, parmi les mesures qui s’imposeront, celles élevant massivement le pouvoir d’achat des travailleurs/ses, des jeunes, des retraité.es, ainsi que celles baissant qualitativement la durée du travail et améliorant ses conditions vont de soi ; celles qui relèvent de la collectivisation de l’économie sous la direction des travailleurs/ses revêtent aussi une importance extrême : banque et finance, grandes entreprises, multinationales, secteurs clés, boites qui licencient, doivent être expropriés ; des investissements massifs pour l’environnement, le climat s’imposent ; de vastes services publics doivent être créés ou reconstruits : éducation, petite enfance, santé, dépendance, transports, environnement, alimentation… ; pour les pays concernés, la rupture avec l’UE et l’euro est incontournable ; un monopole public du commerce extérieur et une monnaie inconvertible doivent être institués. On pourrait encore lister de nombreuses mesures. Arrêtons-nous là.
Au plan de la force politique à construire pour porter ce qui précède, nous défendons l’idée qu’un parti révolutionnaire centralisé internationalement est indispensable pour accumuler victoires nationales et régionales, espérer en finir avec le capitalisme au niveau mondial, et tirer un trait définitif sur tout ce qu’il représente en termes d’exploitation, d’oppression, de destruction de l’environnement, de menace permanente de guerre, y compris mondiale. Comme l’a dit Frédéric Lordon, « le Capital est une puissance macroscopique, j’entends par là établie à l’échelle même de la société toute entière. Il ne peut donc être défait que par une puissance opposée mais du même ordre de grandeur »[7]. Nous partageons ce point de vue. Les zones à défendre et autres luttes locales de divers types sont une excellente chose, mais nous ne pensons pas que leur multiplication soit suffisante pour arracher les solides racines du capital. Nous sommes d’avis qu’à l’auto-organisation décrite plus haut, doit s’ajouter un parti révolutionnaire croissant avec le processus et porteur d’actions et de mots d’ordres justes, étape après étape, pour faire face victorieusement aux manœuvres et à la violence de la bourgeoisie et de ses États.
Mise en œuvre à l’échelle internationale, cette nouvelle donne permettrait d’espérer en finir avec le capitalisme lui-même ainsi qu’avec ses hideuses moutures d’extrême droite. Imaginons un instant l’influence émancipatrice que pourrait revêtir l’existence de plusieurs partis révolutionnaires bien implantés nationalement tout en étant coordonnés internationalement. N’en doutons pas : pour de nombreux/ses travailleurs/ses, de gens du peuple, cela ferait apparaître l’extrême droite pour ce qu’elle est : une mauvaise graine, ringarde et dangereuse.
[1] Nous préférons mettre ces mots entre guillemets, vu l’atrophie complète de la culture et son remplacement par la bouillie haineuse du régime ; l’étiolement de la vie personnelle ; et la production généralisée de non-citoyen.nes.
[2] https://edition.cnn.com/2016/03/26/politics/donald-trump-when-america-was-great
[3] https://rmc.bfmtv.com/actualites/economie/travail/dangereux-pour-le-pays-l-ex-patron-du-medef-pierre-gattaz-a-plus-peur-de-melenchon-que-de-bardella_AV-202509080598.html (Jean-Luc Mélenchon, leader de LFI ; Jordan Bardella, président du RN).
[4] https://www.lesechos.fr/2015/12/gattaz-fustige-le-programme-economique-du-front-national-283212
[5] Le trio : Commission européenne (CE), Banque centrale européenne (BCE) et Fonds monétaire international (FMI)
[6] IU est une fédération de groupe et partis de gauche réformiste née en 1986 autour du PCE (Parti communiste)
[7] https://www.madinin-art.net/la-revolution-nest-pas-un-pique-nique-analyse-du-degrisement/
