Rétablir « l’ordre républicain » ! Toute la Macronie et, plus généralement, la réaction, n’ont que ces mots à la bouche à propos de la Kanaky depuis le 13 mai. Cet article vise à démasquer l’ordre, prétendument républicain, que la gent du pouvoir voudrait y restaurer. Plus précisément, pour comprendre les évènements qui se déroulent dans cet archipel du bout du monde, il nous semble indispensable de présenter quelques repères historiques et de saisir les rapports sociaux qui se sont mis en place entre la France et le peuple autochtone, les Kanak.

Compétition entre puissances colonisatrices

Depuis l’Ancien Régime, la France est restée une puissance coloniale. Son premier empire, bâti dès le 16e siècle, était principalement centré sur l’Amérique du Nord (avec la « Nouvelle France »), les Antilles et les Indes. Dès 1830, un second empire colonial français nait et se développe, essentiellement en Afrique, en Asie et en Océanie. Il inclut d’abord la conquête barbare de l’Algérie sous Charles X. Puis Napoléon III va grandement contribuer à l’élargissement de cet empire, triplant sa superficie de 1852 à 1870. La Nouvelle-Calédonie (nom donné à ces terres par l’explorateur britannique James Cook) en est le premier nouveau fleuron en 1853. Suivront le Sénégal, la Guinée et le Gabon, bases de colonisation de l’Afrique. S’y ajouteront Madagascar, la Cochinchine, le Cambodge, des iles du Pacifique…

Des échanges commerciaux avaient commencé à se développer – notamment autour du bois de santal – avec le peuple kanak dès le début du 19e siècle, mais les Européens ont commencé à s’installer à partir de 1841. Des missionnaires pour l’essentiel. Là comme ailleurs, le goupillon a précédé le sabre. Et il l’a appelé à l’aide. La Grande-Bretagne, principale rivale coloniale de la France, avait déjà posé ses pions en Australie et en Nouvelle-Zélande, territoires également convoités par la France. De plus, et surtout dans les Iles Loyauté – Maré, Lifou et Ouvéa, aujourd’hui une province de l’archipel néo-calédonien à population presque exclusivement kanake – des missions anglicanes réclamaient la colonisation par la couronne britannique. Les frères maristes français, plus présents sur la Grande Terre (et à l’Ile des Pins), agissaient de leur côté pour que ce soit la France qui colonise. C’est ce qui est arrivé, Napoléon III envoyant plusieurs navires de guerre prendre possession de la Nouvelle-Calédonie, déclarée colonie française le 24 septembre 1853. Rétrospectivement, on peut se dire que d’autres formules d’appropriation coloniale auraient pu être mises en œuvre : la colonisation par la Grande-Bretagne (si elle avait agi plus vite dans cette direction) ; ou encore un condominium franco-britannique, comme ce qui s’est mis en place à partir de 1906 aux Nouvelles-Hébrides voisines, également de population mélanésienne, devenues officiellement la République indépendante du Vanuatu en 1980. La France coloniale avait déjà débarqué en 1842 à Tahiti (protectorat) et aux Marquises (colonies). La Nouvelle-Calédonie a été la troisième pièce des Établissements français du Pacifique, dépendant administrativement de Tahiti jusqu’en 1860.

Colonie pénitentiaire

« Badinguet »[1] voulait surtout y installer un bagne, trouver des contrées plus favorables que la Guyane pour entasser des bagnards en lieu sûr. C’est à partir de 1864 qu’arrivent de France des condamné.es de diverses catégories, réparti.es en divers lieux de l’archipel. Jusqu’à 1924, « transporté.es » (forçats, droit commun), « déporté.es » (condamné.es politiques) et « relégué.es » (récidivistes à partir de 1885) atteindront le nombre cumulé de 21 000. De 1872 aux amnisties de 1880, environ 4500 insurgé.es de la Commune de Paris y seront déporté.es. Louise Michel, en particulier, a été institutrice à Nouméa. L’une des rares métropolitaines à s’intéresser à la culture kanake, elle a pris fait et cause contre la répression sauvage qui a frappé le peuple autochtone pendant la grande révolte de 1878. Remarquons d’ailleurs que l’administration pénitentiaire a alors utilisé des déporté.es dans la répression des Kanak.

Des richesses à piller

Mais la logique colonisatrice ne peut pas se résumer à l’installation d’un bagne. Elle inclut forcément des conséquences économiques et sociales, pour deux types de raisons.

D’une part, la colonie pénitentiaire implique aussi l’accaparement de terres. L’administration pénitentiaire devient rapidement assez riche et s’empare, d’abord, des lieux des pénitenciers : l’Île de Nou et Ducos à Nouméa, Prony dans le sud de la Grande Terre, l’Île des Pins ou encore la Ouaménie à Boulouparis. Après les travaux forcés, les bagnards sont envoyés dans des fermes pénitentiaires pour y « doubler » leur peine et, une fois libérés, ils obtiennent une terre en concession pénale. L’administration pénitentiaire s’approprie donc des villages entiers de la côte ouest qu’elle destine aux anciens forçats : Dumbéa, La Foa, Bourail, Pouembout, auxquels s’ajoutent les terres offertes en concession aux bagnards. Enfin, une colonisation « libre » s’effectue, de façon inorganisée au début, envoyant en Nouvelle-Calédonie des frustrés de la ruée vers l’or en Australie, des « pionniers » venus de France (notamment des régions de l’est), et des familles appauvries qui tentent leurs chances aux colonies. Ces populations s’emparent de toujours plus de terres – souvent de vastes propriétés – pour notamment y pratiquer l’élevage, surtout dans l’ouest de la Grande Terre, au détriment bien sûr des populations kanak.

D’autre part, l’ingénieur des mines Jules Garnier découvre, dès 1866, une richesse à laquelle il donnera son nom, la garniérite. Il s’agit du minerai de nickel, destiné historiquement à devenir la première ressource économique de l’archipel, malgré des débuts d’exploitation chaotiques menant à quelques faillites.

Colonie de peuplement

La colonisation de l’archipel ne va pas se limiter aux bagnards.

Confuse et désordonnée au début, depuis la France et d’autres pays d’Europe (Allemagne, Italie, Irlande, Grande-Bretagne souvent via l’Australie), elle va ensuite se structurer davantage. Le peuplement colonial va procéder en plusieurs étapes, en particulier selon les projets de développement économique autour de diverses ressources. Ces vagues successives ont constitué la population caldoche, formée des descendant.es de colons européens né.es sur place. La Nouvelle-Calédonie représente d’ailleurs le troisième et dernier cas de colonie de peuplement de la part de la France, après la « Nouvelle-France » des Amériques, et l’Algérie.

La première tentative organisée de mettre en place une colonie de peuplement en Nouvelle-Calédonie tourne, de 1859 (et surtout 1862) à 1880, autour du projet de développement d’une filière de plantations de canne à sucre, avec des planteurs et une population laborieuse venus de la Réunion, alors en plein marasme économique. Ce projet ne sera pas couronné de succès.

Vers la fin du 19e siècle, la population d’origine européenne installée en Nouvelle-Calédonie se plaint des méfaits sociaux de l’arrivée de bagnards. Le gouverneur Feillet décide, en 1895, de « fermer le robinet d’eau sale » et lance l’archipel dans une nouvelle vague de colonisation « libre », autour d’un projet de culture du café. A nouveau, l’échec est au rendez-vous, avec des familles de colons sans structures d’accueil, totalement livrées à elles-mêmes au milieu de conditions d’existence très rudes. Au tournant du siècle, l’exploitation minière du nickel est en plein essor et le colonialisme français fait appel à des populations asiatiques pour renforcer le prolétariat minier : Tonkinois, Indonésiens, Japonais. Enfin, dans les années 1920, ce sont des familles de colons venus du nord de la France qui sont envoyées en Nouvelle-Calédonie, cette fois pour y cultiver le coton. De nouveau un fiasco.

Le peuple kanak, quasiment seul sur ses terres en 1853, a vu, par étapes, diminuer sa part dans la population de l’archipel. Les estimations du nombre de Kanak en 1853 sont très variables, de 40 000 à 400 000 selon les sources. Mais dans les décennies suivant la transformation en colonie, ce nombre a terriblement chuté, pour aboutir à 27 000 en 1900, stagner ensuite et s’accroitre après la Seconde Guerre mondiale. C’est cette situation qui, en 1972, faisait notamment écrire au Premier ministre Messmer à son ministre de l’Outre-mer : « À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. Il va de soi qu’on n’obtiendra aucun effet démographique à long terme sans immigration systématique de femmes et d’enfants ».  En 2019, les Kanak ne comptaient plus que pour environ 40% des quelque 271 000 habitants.

Spoliation des Kanak et « indigénat »

Qui dit colonie de peuplement, dit distribution de nouvelles terres aux arrivant.es, de préférence de bonne qualité. Cela signifie la spoliation foncière du peuple premier, kanak, avec toute la violence que cela implique. L’Etat français décide, par deux déclarations en 1855 et 1862, qu’il est propriétaire de l’ensemble des terres de sa colonie. Un résidu revient aux tribus kanak, par arrêté en 1868. Cette fraction du territoire est présentée comme « incommutable, insaisissable et inaliénable ». Cela signifie deux choses : que les Kanak ne peuvent pas les vendre ou les louer (mais cela ne fait pas partie de leur culture) ; et que ces terres sont protégées, en faveur des tribus, contre de nouvelles spoliations foncières. Cette partie du « deal » inégal a subi de multiples violations : délimitations permettant les fraudes au détriment des Kanaks, empiétements non sanctionnés des colons (en particulier les éleveurs) et pratique très courante du « fait accompli » sur ces réserves…

                                 Exposition coloniale de 1931 à Paris : des Kanaks exhibés au public[2]

Cette inégalité structurelle entre colons et peuple premier est renforcée par le code de l’indigénat, institué par décrets en 1874 puis 1881. Mis en œuvre intégralement en 1887, il sera en vigueur jusqu’en 1944, ne donnant aux Kanak, « sujets de la France », aucun droit civique. Le peuple premier, soumis à un impôt par capitation, doit aussi obéir aux réquisitions de main d’œuvre de la part de l’Etat colonial ou des colons. Le gouverneur nommé par le gouvernement français a besoin d’interlocuteurs locaux : il choisit lui-même ceux-ci en nommant chefs et grands-chefs de tribus et en leur accordant quelques attributions. Les Kanak sont parqué.es dans des réserves, sur un territoire encore restreint par rapport au découpage de 1868. A l’exception des Iles Loyauté, intégralement kanak, le territoire dédié aux tribus diminue drastiquement, passant notamment de 320 000 à 124 000 hectares de 1898 à 1902.

L’oppression coloniale du peuple kanak va de pair avec un mépris raciste qui perdure encore aujourd’hui. Qualifiés notamment de « sauvages cannibales et polygames », les Kanak ont été montrés aux Occidentaux comme des animaux, en France, en Allemagne, en Autriche. L’un des sommets de l’ignominie en la matière est atteint lors de l’exposition coloniale de 1931 à Paris : un « zoo humain » est installé, exhibant des dizaines de Kanak à plusieurs millions de visiteurs[3].

Pendant la 2e Guerre mondiale, la Nouvelle-Calédonie rejoint la France libre et sert de base à la Guerre du Pacifique des Etats-Unis. Des dizaines de milliers de soldats s’y installent. Le code de l’indigénat est supprimé à la fin de la Guerre, mais les rapports sociaux fondamentaux du colonialisme sont maintenus. Le droit de vote est reconnu aux Kanak, mais il n’est mis en œuvre que très progressivement.

Premières grandes luttes du peuple kanak

Gravure parue en première page du journal Le Voleur n°1109 du 4 octobre 1878. Portrait du chef kanak Ataï.

Le peuple kanak ne s’est jamais plié à l’oppression coloniale. L’histoire de sa résistance est marquée par plusieurs grandes dates. Immédiatement après la prise de possession de l’archipel par la France, les soulèvements, fragmentés, sont aisément réprimés. Mais en 1878, le peuple colonisé participe à une insurrection conduite par le grand-chef Ataï (de Komalé, près de La Foa). Elle obtient plusieurs succès, en s’attaquant aux colons dans l’ouest de la Grande Terre (Païta, La Foa, Boulouparis). A l’origine de la révolte, les dégâts causés par le bétail des éleveurs européens contre les cultures vivrières des tribus, et le fait qu’Ataï ne parvient à aucun accord avec les colons. Lui-même, et son peuple révolté, seront trahis par la division entre tribus. Ataï, assassiné par un Kanak au service des colons blancs, aura la tête tranchée et vendue, avant d’être exposée, notamment au Musée de l’Homme. Le crâne du grand-chef résistant ne retournera en Kanaky qu’en 2014. Le bilan macabre de cette lutte se monte à peu près 200 colons blancs tués, pour 1000 Kanak.

Une autre révolte a lieu en 1913, mais la seconde grande date dans l’histoire de la résistance kanak est 1917. Plusieurs tribus s’opposent, dans le nord de la Grande Terre, à l’administration coloniale qui veut à la fois obtenir (avec des arguments de bazar) l’engagement « volontaire » de tribus kanak dans la Guerre et, pour subvenir aux besoins de l’armée, étendre l’élevage de certains colons au détriment des réserves mélanésiennes. Plusieurs chefs de tribus mènent des opérations de guérilla dans les montagnes, jusqu’en mai 1918. La répression de l’administration coloniale est, une nouvelle fois, brutale : la tête du chef Noël de Tiamou est mise à prix, il finit décapité ; il y a des dizaines de condamnés et deux guillotinés…

Années 1970 : la montée de la revendication indépendantiste

Le peuple kanak connait lui aussi un baby-boom après la 2e Guerre Mondiale. Cette génération va être plus revendicative et politique que celles qui l’ont précédée. La revendication indépendantiste monte sur le Caillou[4] après 1968, et culminera dans les années 1980. Cela intervient à la suite du Mai français, avec une (petite) partie de la jeunesse mélanésienne formée dans des universités françaises, tandis que dans le Pacifique, entre 1962 et 1980, de nombreux territoires sont décolonisés (Samoa Occidentales, Nauru, Fidji, Tonga, Papouasie-Nouvelle Guinée, Iles Salomon, Tuvalu, Kiribati et Vanuatu). Avec la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie, la France coloniale traine la patte dans ce domaine. C’est aussi dans les années 1970 que des Kanak radicaux, surtout jeunes, s’organisent dans des groupes d’inspiration marxiste, exigeant l’indépendance. Les principaux sont les Foulards Rouges et le Groupe 1878, qui formeront ensemble le Palika (Parti de libération kanake) en 1975, dans le contexte de la radicalisation indépendantiste dans l’Union Calédonienne (UC), parti jusqu’alors beaucoup plus modéré. Sous l’influence de Jean-Marie Tjibaou, Pierre Declercq, Eloi Machoro, François Burck et quelques autres dirigeants, l’UC devient officiellement un parti indépendantiste en 1977. Il s’ensuit la création du Front Indépendantiste (FI) qui s’élargira en devenant le Front de libération nationale kanake socialiste (FLNKS). Les colonialistes s’organisent (et s’arment) de leur côté dans le RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République) qui regroupe les réactionnaires issus du gaullisme et les membres de l’UC qui refusent l’indépendance. Pierre Declercq, dirigeant de l’UC indépendantiste est assassiné chez lui en 1981.

Années 1980 : développement d’une situation révolutionnaire

Beaucoup d’indépendantistes attendaient un changement radical avec l’élection de Mitterrand le 10 mai 1981. Des espoirs amèrement déçus ! L’UC se rapproche du PS et le pousse à agir pour permettre l’indépendance, avec notamment l’exigence d’un référendum où ne participeraient que les Kanak, mise clairement en avant lors des négociations de Nainville-les-Roches en 1983. Mais en ce domaine comme dans d’autres, le PS et son gouvernement tournent le dos aux aspirations populaires. Le statut préparé par le secrétaire d’Etat Georges Lemoine ne permet pas l’indépendance, et le FLNKS décide de boycotter les élections territoriales de 1984. Des barrages routiers sont érigés un peu partout, des éleveurs caldoches sont chassés de leurs terres, ce qui renforce durcit la réaction caldoche, notamment avec l’embuscade et la tuerie anti-indépendantiste du 5 décembre 1984, faisant dix morts, dont deux frères du leader du FLNKS Jean-Marie Tjibaou. Un « gouvernement provisoire de Kanaky » est mis en place, dont la fonction est de préparer « l’indépendance kanak socialiste », objectif stratégique déclaré du FLNKS.

La réaction de la Mitterrandie est la répression coloniale. Le dirigeant kanak Eloi Machoro et son lieutenant Marcel Nonnaro sont assassinés par le GIGN le 12 janvier 1985. Après cela, lla situation se tend encore, les affrontements se multiplient et s’intensifient entre partisans et opposants de l’indépendance, entre Kanak et Caldoches. Réponse de Mitterrand et de son gouvernement : instaurer l’état d’urgence et le couvre-feu. Mais cela ne permet pas de « rétablir l’ordre », et des émeutes éclatent notamment à Nouméa. Les tensions se maintiennent les années suivantes. Depuis 1986, la France est en « cohabitation », avec toujours Mitterrand à l’Élysée, mais Chirac siège à Matignon, et Bernard Pons est le ministre chargé du dossier de l’Outre-Mer. En septembre 1987, ce dernier organise un référendum, sur des bases électorales incluant la population coloniale présente depuis au moins trois ans. Il est boycotté par le FLNKS, et la très large victoire des anti-indépendantistes n’apaise en rien la situation, d’autant plus que le mois suivant, les assassins de l’embuscade anti-indépendantiste de 1984 sont acquittés à Nouméa par un jury exclusivement composé d’Européens.

La tuerie d’Ouvéa

L’épilogue de ces années révolutionnaires se produit du 22 avril au 5 mai 1988, dans l’Ile d’Ouvéa, dans la période précédant immédiatement l’élection présidentielle française qui oppose les deux bourreaux colonialistes du peuple kanak, Mitterrand et Chirac. Le statut Pons, contesté par les indépendantistes, donne lieu à des élections régionales concomitantes avec la présidentielle, boycottées activement par le FLNKS. La réponse du gouvernement Chirac est l’envoi de renforts de gendarmes et de militaires.

Les indépendantistes kanak d’Ouvéa décident, deux jours avant le premier tour de la présidentielle, de prendre d’assaut une gendarmerie, visant l’occupation et la prise des gendarmes en otage jusqu’au second tour. 4 gendarmes sont tués, un autre gravement blessé, 3 Kanak sont touchés. Le gouvernement Chirac ment sur le déroulé des évènements. 26 gendarmes sont pris en otages et répartis en deux groupes, de 11 et 15. Les premiers sont libérés. Les seconds sont amenés dans une grotte.

Du 23 avril au 5 mai, l’île d’Ouvéa est bouclée par les forces répressives. L’accès est interdit à la presse. La population kanak locale, massivement indépendantiste et solidaire des militants engagés dans l’opération, est maltraitée voire torturée pour la faire parler, comme pendant la guerre d’Algérie. La grotte d’Ossanah est repérée le 27 avril. Une phase de discussions commence entre le GIGN et les preneurs d’otages, qui séquestrent 8 gendarmes supplémentaires dans la grotte. Des témoignages concordent pour affirmer que les otages étaient bien traités. Mais la direction du FLNKS lâche progressivement les militants de la grotte. La crise est gérée par Chirac et Pons, Mitterrand étant tenu informé, de façon partielle et tardive, expliqueront certains de ses soutiens. De nombreux témoignages confirment qu’une reddition était possible, mais l’ordre de donner l’assaut est donné le 5 mai et 74 hommes y participent, en deux temps. Une partie des Kanak engagés dans la prise d’otages sont tués dans la bataille, d’autres se rendent et sont faits prisonniers. Le FLNKS s’est insurgé contre plusieurs crimes : trois militants exécutés sommairement ; un blessé achevé entre les deux phases de l’assaut ; et Alphonse Dianou, chef de l’opération, laissé pour mort, sans soins et passé à tabac, une version rejetée par les autorités militaires françaises. Quoiqu’il en soit, le bilan total est de 19 morts kanak. Tous les otages ont pu s’échapper.

19 kanaks ont été tués lors de l’assaut du GIGN en 1988 © Crédit photo : AFP

Les accords de Matignon et de Nouméa

La boucherie d’Ouvéa a eu d’importantes conséquences politiques et sociales. Mitterrand réélu nomme Rocard comme Premier ministre. Ce dernier constitue une « mission de dialogue », qui parvient à renouer le dialogue entre indépendantistes et anti-indépendantistes et conduit aux accords de Matignon le 26 juin 1988, incluant une amnistie complète, tant pour les preneurs d’otages que pour les militaires accusés d’exactions.

A Matignon, la décision est prise, en présence de Rocard, de Tjibaou (à la tête de la délégation indépendantiste) et de Lafleur (qui dirige la délégation anti-indépendantiste) de miser sur 10 ans de développement de l’archipel, avec des mesures économiques et institutionnelles visant à satisfaire la population kanak, avant qu’un nouveau référendum sur l’autodétermination ne soit organisé, en 1998. En France, un référendum a lieu le 6 novembre de cette même année pour valider ces mesures, acceptées à 80% mais avec seulement 37% de participation.

Le 5 mai 1998, un second accord est signé à Nouméa sous l’égide de Lionel Jospin, devenu Premier ministre de Chirac un an auparavant. L’accord de Nouméa procède à un transfert de compétences, totaux ou partiels, de l’Etat français vers la Nouvelle-Calédonie. Déclarés comme irréversibles, ces transferts ne concernent pas les questions régaliennes (police, armée, justice, monnaie) ou les affaires étrangères, qui ne pourront relever de la Nouvelle-Calédonie qu’en cas de choix par référendum d’une complète indépendance. Les transferts touchent à des questions comme l’enseignement primaire, le commerce extérieur et les douanes, le droit du travail, le domaine maritime, les réglementations minières ; ou encore certains établissements publics comme la poste. Il y aurait beaucoup à dire sur les limites des transferts de compétences et leurs conséquences politiques et sociales.

Un point important de celle-ci est l’intégration d’une partie des militant.es Kanak dans la politique institutionnelle. Entre le FLNKS de 1984 et celui d’aujourd’hui, une déradicalisation s’est clairement produite. Le lâchage des auteurs de la prise d’otages à Ouvéa par la direction du FLNKS semble n’avoir été qu’un préalable à cette évolution. Les accords de Matignon et de Nouméa ont fait l’objet de critiques de la part d’une fraction radicale de la population et des activistes kanak. Clairement, à partir de ce moment, la direction indépendantiste fait le choix de la discussion et de la participation institutionnelles.

La dissension au sein de l’indépendantisme kanak est même allée jusqu’à l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou et de son bras droit, Yeiwéné Yeiwéné, lors de la commémoration du premier anniversaire de la tuerie d’Ouvéa, par Djubelly Wéa, un Kanak indépendantiste. Il est membre du FULK (Front uni de libération kanak), parti indépendantiste favorable à la lutte armée et opposé aux accords de Matignon. Le père de Wéa avait été maltraité par les forces armées coloniales sur ces mêmes lieux. Le FULK quitte le FLNKS en 1989.

Les réactions du FLNKS face au soulèvement récent montrent qu’une fraction dominante de cet appareil politique s’est engluée définitivement dans le processus d’institutionnalisation commencé en 1988, et qui a largement été financé par les ressources liées au nickel. Comment comprendre autrement les déclarations de dirigeants du FLNKS actuel comme Pierre-Chanel Tutugoro (UC-FLNKS) ou Jean-Pierre Djaïwé (chef du groupe au Congrès de l’Union nationale pour l’indépendance) ? Le premier a condamné les émeutes et appelé les révolté.es à rentrer à la maison[5], tandis que le second accueillait favorablement les propos hypocrites de Macron en faveur d’un dialogue[6]. Il est certain que les évènements de Mai 2024 feront date, et fort probable que le mouvement indépendantiste va passer par une phase de discussions, avec sans doute des règlements de comptes et des restructurations politiques à la clé.

Référendums d’autodétermination et trouille des colonialistes

Les accords de Matignon puis de Nouméa ont débouché comme prévu sur une phase référendaire, avec 3 scrutins sur l’autodétermination en 2018, 2020 et 2021. Les scrutins de 2018 et 2020 ont été organisés selon les règles établies et remportés par les anti-indépendantistes avec toutefois une montée du vote indépendantiste entre ces deux années. En 2018, le NON à l’indépendance l’emportait avec 56,67%. Le 4 octobre 2020, le NON n’obtenait plus que 53,26%. Surtout, le OUI progressait de plus de 11 300 voix entre 2018 et 2020, tandis que le NON n’augmentait que de moins de 3000 suffrages. Conclusion : un troisième référendum, prévu par l’accord de Nouméa, allait avoir lieu. A ce moment, la population caldoche et les colonialistes commencent à s’inquiéter, car le maintien dans le giron de la France semble de moins en moins certain.

Le 3e référendum, pouvant avoir lieu jusqu’en 2022, est demandé officiellement par le FLNKS (UC et UNI) le 8 avril 2021. Après des discussions autour de Castex, la date en est fixée au 12 décembre 2021, avant la présidentielle française, et alors que les indépendantistes le souhaitaient en 2022. Ce 3e scrutin pose un problème politique et démocratique fondamental : il a eu lieu contre la volonté des indépendantistes, qui voulaient le reporter, et ont finalement appelé à le boycotter face à l’intransigeance de la Macronie. Pourquoi ? Parce qu’il arrivait au moment d’une vague de Covid-19 sur l’archipel. Les Kanak ne peuvent pas à la fois faire campagne pour le OUI et pleurer leurs morts (plus de 260 après un mois de confinement au moment de la décision du boycott) selon la coutume kanak. Le mépris culturel typiquement colonial auquel les Kanak font face à ce moment se combine avec la volonté opportuniste de la Macronie et des anti-indépendantistes de profiter de la situation pour empêcher l’indépendance. Le 3e référendum a donc lieu, aux forceps, et donne un résultat de 96,5% de NON, mais avec une participation de seulement 43.87%. Cela n’empêche pas Macron et les Caldoches de se réjouir. La crise actuelle prend ses racines à cette période.

Depuis lors, l’objectif de la Macronie et des anti-indépendantistes est de détricoter l’accord de Nouméa et d’éloigner, si possible pour toujours, la perspective de l’indépendance. Dans ce cadre, une question clé est celle du corps électoral censé voter sur le territoire néo-calédonien. Les Kanak, le peuple premier colonisé est le seul à même d’accéder au droit à l’auto-détermination. Malgré cela, les Kanak ont, à plusieurs reprises, accepté de voir le corps électoral s’élargir pour y inclure notamment la population caldoche installée de longue date. L’accord de Nouméa a gelé la population en droit de voter au niveau de celle invitée à le faire en 1988 lors du référendum Pons et à ses descendants. C’est cette question qui a été ravivée récemment avec le vote du dégel électoral adopté au Sénat puis l’Assemblée, et qui est à l’origine d’une nouvelle phase de lutte indépendantiste sur le Caillou. Pour le colonialisme français, il s’agit de minoriser « suffisamment » l’électorat kanak sur sa propre terre en faisant voter la population blanche arrivée sur le territoire depuis 10 ans et plus.

Quelques mots en guise de conclusion

De 1953 à aujourd’hui, la « Nouvelle-Calédonie », a été et reste une colonie française, sous une forme particulièrement violente et destructrice pour les populations d’origine, celle d’une colonie de peuplement. C’est ce que révèle la connaissance des plus de 170 années écoulées depuis lors, avec leur lot d’exploitation, de violence et d’oppression, mais aussi de résistance et de luttes. Rétablir l’ordre, cela ne veut donc dire qu’une seule chose : réaffirmer l’ordre colonial sous l’égide de la France et l’oppression dont souffre en particulier la population mélanésienne d’origine, le peuple kanak. C’est cela que Macron et sa bande veulent camoufler derrière l’adjectif trompeur de « républicain ».


[1] Surnom donné à Napoléon III.

[2] Photo : https://casoar.org/2019/06/19/les-kanak-exhibes-en-marge-de-lexposition-coloniale-en-1931-le-mythe-du-sauvage-cannibale/

[3] https://la1ere.francetvinfo.fr/histoire-en-mai-1931-des-dizaines-de-kanaks-sont-exhibes-dans-un-zoo-humain-en-marge-de-l-exposition-coloniale-de-paris-1008688.html

[4] Surnom donné à la Nouvelle-Calédonie par la population coloniale du fait de sa petite taille et de la présence du nickel.

[5] Tutugoro a déclaré : « À ceux qui seraient tentés de mener des actions individuelles, qui risquent de perturber l’économie, qui est déjà en souffrance, je leur dis de rentrer tranquillement à la maison. On a passé une étape, d’autres sont à venir à Paris et les discussions au niveau institutionnel sont en cours. ». https://www.revolutionpermanente.fr/Revoltes-en-Kanaky-contre-le-projet-neocolonial-de-Macron-l-Etat-envoie-la-CRS-8-et-le-RAID

[6] Pour Djaïwé, les soi-disant ouvertures de Macron représentent « une opportunité de discuter et de privilégier le dialogue, car c’est par le dialogue qu’on trouvera un avenir de paix pour notre pays ». https://www.revolutionpermanente.fr/Revoltes-en-Kanaky-contre-le-projet-neocolonial-de-Macron-l-Etat-envoie-la-CRS-8-et-le-RAID

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