Source : https://www.leparisien.fr/politique/un-air-de-deja-vu-la-presse-etrangere-se-moque-des-french-manifs-contre-la-reforme-des-retraites-01-02-2023-R3SQ2MKCERDVFHSCLCD6EBAKJA.php

La mobilisation sur les retraites a occupé presque tout le premier semestre 2023. Cette durée témoigne de la profondeur du refus et de la combativité de notre classe ouvrière et de la jeunesse. Mais malgré un rejet massif et des manifestations gigantesques, Macron s’est imposé, nous avons perdu.

Une question non réglée

Pour notre part, nous comptons bien tout faire pour que notre classe prenne sa revanche. Et ce, d’autant plus que la bourgeoisie ne compte pas en rester là, et que tôt ou tard, il faut s’attendre à de nouvelles attaques sur nos retraites. En effet, depuis la mise en œuvre de la réforme le 1er septembre : le Medef s’est exprimé pour un système davantage basé sur la capitalisation ; Edouard Philippe a prôné un âge minimal de départ à 67 ans ; Macron lui-même est revenu sur la question en disant qu’il était fondamentalement pour une réforme systémique (une retraite par points comme le proposait la réforme non appliquée de 2019-2020). Cette question nécessite donc une vigilance maintenue.

Comment les directions syndicales expliquent l’échec

Trois types d’explications prévalent. La première est donnée par Sophie Binet, Secrétaire générale de la CGT, pour qui la victoire de Macron est « d’abord le résultat d’une radicalisation du pouvoir. Avec un autre président de la République, dans un autre pays, on aurait gagné »[1]. « Explication » pitoyable : comme si on ne savait pas, depuis 2017, à quel point Macron et son régime sont brutaux et déterminés, et comme si le rôle des directions syndicales était de pleurnicher face à cela, au lieu d’élever le rapport de forces au niveau requis par cette « radicalisation du pouvoir » !

La seconde explication, qu’on entend notamment à Solidaires ou dans la CGT, c’est que la défaite serait due à la présence des centrales les plus droitières dans l’intersyndicale, surtout la CFDT. Cette explication ne tient pas non plus : depuis 2003, à l’exception de la lutte contre le CPE en 2006 (dans des conditions très particulières), toutes les grandes batailles interprofessionnelles ont été perdues : en 2003 (retraites Fillon), 2009 (contre l’austérité post krach de 2008), 2010 (retraites Sarkozy), 2016 (loi Travail) et 2019-2020 (retraites par points). La CFDT était présente dans certaines de ces batailles, mais pas dans toutes. Pourtant c’est toujours la même stratégie qui s’est appliquée : des journées de grèves et de manifestations « saute-mouton » : une stratégie perdante, qui épuise la combativité sans créer le rapport de forces nécessaires en bloquant l’économie et les sacro-saints profits.

Le troisième argument en provenance des directions syndicales (CGT et Solidaires notamment) c’est que les travailleurs/ses ne sont pas assez mobilisé.es et ne voulaient pas d’une vraie grève générale.

Nous pensons que tout cela est faux, et que c’est bel et bien, une fois de plus, la politique des directions syndicales qui n’a pas permis au mouvement de se développer et qui a brisé l’élan de la mobilisation.

Les directions syndicales, des machines à perdre !

En restant fermement attachées à la stratégie des journées saute-mouton, les directions syndicales montrent qu’elles n’acceptent pas non plus de remettre en question le principe du « Dialogue social », qui nécessite de ne pas trop élever le niveau de conflit avec leurs interlocuteurs du patronat, du gouvernement ou du haut-fonctionnariat, par peur de perdre les miettes que ces derniers pourraient lâcher en échange d’une conduite « docile » ; et ce, même si elles ne gagneront jamais rien de significatif avec cette stratégie.

Malgré la nocivité de la stratégie des journées d’action, nous pensons qu’il y avait une combativité qui aurait pu se traduire par une grève suffisamment puissante pour faire plier le gouvernement. En particulier, pour l’échéance du 7 mars (« Mettre la France à l’arrêt »), un Laurent Berger s’est vite empressé de dire qu’il ne s’agissait que d’une journée, alors qu’il est évident qu’une seule journée ne pourra jamais bloquer l’économie. Mais il faut aussi parler des trahisons, ouvertes mais pas toujours relevées. Citons-en trois : celle de la grève des éboueurs, et des incinérateurs de déchets, où la bureaucratie CGT a choisi de casser la grève contre la volonté des grévistes ; les interventions de Berger et de Martinez, contre la grève des épreuves de spécialité du bac à partir du 20 mars, alors même que l’ensemble des syndicats enseignants étaient pour bloquer ces examens ineptes ; l’abandon des grévistes des raffineries, comme ceux de la Raffinerie de Normandie (Total) où les chefs de l’intersyndicale n’ont rien fait pour empêcher la répression violente et les réquisitions.

On pourrait encore citer bien des atermoiements de l’intersyndicale, culminant, après un 1er mai historique, dans le renvoi au 6 juin de la « journée d’action » suivante. Et pourtant, on comptait encore 900 000 manifestant.es ce jour-là dans le pays et des ministres continuaient à fuir les casserolades.

A contrario de la politique de l’intersyndicale en France, on a bien vu que, dans plusieurs pays, ce sont des grèves longues (ou même la menace d’y recourir) qui ont fait plier les gouvernements ou les patrons : +17,4 % d’augmentation salariale sur 5 ans au bout de plus d’un mois et demi de grève au Québec pour les enseignant.es ; augmentation de 410 € par mois avec une prime contre l’inflation de 2850 € pour les cheminots en Allemagne après une menace de grève illimitée !

Éléments pour une stratégie alternative

Nous sommes au regret de ne pas avoir trouvé, dans l’extrême gauche, et au moment où il le fallait, une orientation qui aurait pu, peut-être, permettre de déborder le cadre vicié de l’intersyndicale.

Certes, il fallait, comme cela a été fait et tenté, appeler à des AG interprofessionnelles et chercher à organiser les grévistes en reconductible dans un cadre autoorganisé. Mais tout le monde a pu constater que, cette année, cela fonctionnait mal, les travailleurs/ses se réservant pour les journées d’action.

Il fallait aussi, surtout à partir de mars, critiquer les choix de l’intersyndicale. Cela a été fait par certain.es. Plus le temps passait, plus la stratégie des états-majors apparaissait de fait comme insuffisante. Malgré tout, à la base, on constatait un fort désir de maintenir le cadre unitaire.

Ce qui n’a pas été fait, en tout cas pas à l’échelle nécessaire, c’est d’interpeller les directions, dès mars, notamment pour exiger d’elles l’organisation de caisses de grèves, permettant aux salaires les plus bas ou à certains secteurs mobilisés de tenir le temps de prendre un maximum d’initiatives pour que d’autres les rejoignent. Non pas des journées séparées, mais des jours de grève consécutifs, en faisant tous les efforts militants nécessaires pour inclure les secteurs qui n’y étaient pas. Début mars, un sondage révélait que 65% des personnes interrogées jugeaient nécessaire de bloquer l’économie pour battre Macron. En même temps, 70 à 75% s’opposaient à la réforme et penchaient du côté de l’intersyndicale. La preuve qu’il y avait là une carte à jouer.

Mais l’extrême gauche, une fois de plus, s’est montrée insuffisante sur ce point : entre les courants comme LO ou le NPA « Canal historique » qui faisaient le choix de s’aligner peu ou prou sur les l’intersyndicale, et d’autres, comme le NPA « de gauche » et Révolution Permanente, qui cultivaient leur jardin politique en lançant des initiatives non unitaires en prétendant représenter une alternative aux états-majors, la démarche d’interpellation n’a pas vu le jour. Menée à l’échelle nécessaire par des syndiqué.es et non syndiqué.es organisé.es démocratiquement, cette démarche était la seule en mesure de déborder la stratégie perdante du « dialogue social » et des journées saute-mouton, tout en donnant leur pleine utilité aux structures syndicales. 

Regrouper pour l’avenir

Mais pour mener à bien une telle politique, il faut être présent.es dans les syndicats, et s’organiser pour un syndicalisme démocratique qui s’oppose aux choix désastreux des directions. Lancée avant la fin mai, donc venue certes tard – mais les forces pour la lancer n’existaient pas avant –, la campagne « Ne tournons pas la page » a permis de regrouper des militant.es syndicaux/ales et d’autres activistes pour avancer dans ce sens. Dans plusieurs villes et régions, il existe des groupes militants que l’issue de cette lutte fait réfléchir et met en colère. Un début d’organisation, encore modeste, s’est mis en place.

Nous devons continuer à aller à la rencontre de ces groupes militants et tenter de les regrouper, de façon large et non sectaire. Les partisan.es de la LIT en France feront tout ce qui est en leur pouvoir, dès les prochaines semaines, pour organiser ce courant sur une base intersyndicale, pour que les bonnes leçons soient tirées, et que la prochaine vague de lutte ne laisse pas les chefs syndicaux manœuvrer et nous conduire à une nouvelle défaite.


[1] Interview à Alternatives économiques le 10 juin.