La séquence qui a débuté le 12 février 2026 porte en elle une redistribution des cartes politiques en France ; l’avenir nous révèlera si ces évènements sont un réel marqueur historique. 

LFI and left hand Mp s stand up in memory of Quentin Deranque during questions to the government, at the National Assembly, in Paris on February 17, 2026. (Photo by Magali Cohen / Hans Lucas via AFP)

« N’apprenons-nous donc rien de notre Histoire ? » Les députés de LFI et de la gauche lors de la minute de silence en mémoire de Quentin Deranque à l’Assemblée nationale, le 17 février 2026. | MAGALI COHEN / HANS LUCAS VIA AFP. Ph : Ouest France

Ce jour-là, une conférence était prévue à 18h à l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon, sur l’UE et les gouvernements européens face au conflit au Proche-Orient, avec un discours de Rima Hassan, eurodéputée LFI. Cette conférence, Némésis, le collectif « fémonationaliste » – c’est-à-dire féministe-nationaliste, comme si pareil oxymore pouvait avoir un sens – avait décidé de la perturber. Dans un premier temps, vers 17h40, moins de dix de ces « féministes » brandissent une banderole proclamant « Islamo-gauchistes hors de nos facs », d’abord devant Science Po, puis dans la rue perpendiculaire. Deuxième temps : non loin de l’IEP, vers 18h et en l’absence de Némésis, le drame se joue, et Quentin Deranque en mourra deux jours plus tard. Que s’est-il passé ? Voyons d’abord le narratif de Némésis.

Némésis, mensonges et réalité[1]

Cette version a été diffusée les 13, 14 et 15, alors qu’il était difficile de recouper les faits. Pour Alice Cordier, présidente du collectif Némésis, Quentin Deranque, mort de « mort cérébrale », était un militant de droite non violent, chrétien, chargé de protéger les activistes de Némésis et leur action pacifique. Le Selon le collectif, Quentin Deranque est tombé dans un guet-apens des « gauchistes », puis lynché à mort par ces derniers. Némésis et un certain Damien Rieu, « influenceur » d’extrême droite et ex-porte-parole de Génération identitaire (dissoute en 2021) ont « vu », parmi les antifas, Blandine Bardinet. Ils et elles l’accusent nommément, harcelant et menaçant sa famille. Alice Cordier relaye l’accusation sur la radio Europe 1. Problème : elle était en Amérique du Sud au moment des faits.

Némésis se coordonne avec des groupuscules ultra-violents, comme Audace Lyon, dirigé par un certain Calixte Guy, pour organiser des guet-apens contre des antifas ou des militants de gauche. Exemple, révélé par L’Humanité et repris par d’autres médias alternatifs[2], d’une telle collaboration récente entre Némésis et Calixte Guy : ce dernier reçoit de Némésis le message suivant : « on peut être deux, trois filles à tracter là où vous voulez les choper. Un peu pour faire l’appât, et on ne revendiquera pas Némésis. ». Voilà pour le caractère soi-disant pacifique de ce collectif soi-disant féministe.

Des faits déformés ou passés sous silence

Avant la fin du week-end des 14-15 et les jours suivants, des informations s’accumulent sur le déroulement des faits, montrant que ce qui a eu lieu, ce n’est pas un guet-apens tendus par des antifas à Quentin Deranque, mais un guet-apens tendu par des activistes d’ultra-droite, décidés à en découdre. Le mode opératoire ressemble étrangement au message Telegram reçu par Calixte Guy. Une vidéo, sur divers médias, montre un affrontement entre un groupe de fascistes et des antifas. Les premiers, contrairement aux dires d’Alice Cordier, sont venus se battre, armés, cagoulés. On voit l’un des fascistes allumer une torche fumigène et la lancer vers les antifas, fait confirmé par une habitante et cité par Mediapart. Le groupe d’extrême droite est venu avec un casque de moto et un parapluie pour frapper les antifas. Un de ces individus est muni d’une gazeuse et d’une béquille, servant à cogner le groupe de gauche. On voit aussi un facho lançant une trottinette électronique sur le groupe antifasciste.

Quelques secondes après, un antifa frappe un nervis au sol. Les antifas se défendent à mains nues, la plupart à visage découvert et avec des habits de couleur. La vidéo du Canard Enchainé montre 13 antifas et 16 fachos. Une autre vidéo montre la poursuite du combat rue Victor Lagrange, là où Quentin Deranque et deux de ses comparses ont ensuite été frappés au sol. Selon un journaliste du Progrès, témoin des faits et venu en aide à Deranque, ce dernier portait une cagoule.

Le procureur de Lyon a déclaré que les antifas étaient soupçonnés d’avoir utilisé des armes, mais la vidéo ne montre aucune arme de ce côté. Pour lui, les antifas auraient lancé l’affrontement. Les vidéos disponibles aujourd’hui ne révèlent rien de tel. Et Contre-Attaque a recueilli le témoignage d’une personne présente sur place, sur le déroulé de l’échauffourée. Pour le témoin, ce sont les fascistes qui démarré la bagarre ; leur commando est apparu au croisement de la fatidique rue Victor Lagrange. Il précise, confirmant les images disponibles : « Ils sont organisés en groupe, positionnés aux deux angles de la rue, armés et cagoulés. Ils étaient en tout une vingtaine, et ont chargé avec des casques de moto, béquilles, parapluies, gazeuses ». Cette violente attaque aurait sévi plus de cinq minutes. « Choqué par la réécriture de l’histoire », il précise : « du côté des personnes chargées par les militants d’extrême droite, plusieurs personnes ont été blessées » et dit que ce sont les cris des passants qui auraient conduit à quitter les lieux, personne ne restant au sol dans cette rue. On a également appris sur France Info, de la part d’un riverain, qu’après la bagarre, Quentin Deranque a refusé de se rendre à l’hôpital.

Les éléments recueillis démontrent largement la fausseté du narratif de Némésis, largement diffusé : ce sont les fascistes qui ont monté l’embuscade contre les antifas, et non l’inverse ; la bagarre qui s’en est suivie a tourné en faveur des agressé.es, pas des fachos ; et Quentin Deranque l’a payé au prix fort.

Qui était Quentin Deranque ?

Celui-ci, loin d’être le jeune homme pacifique dépeint par Némésis, était un militant actif, passé par plusieurs organisations d’ultra-droite, dans ses franges les plus radicales et violentes. La fachosphère lui a donc vite rendu hommage, rappelant qu’il avait été des leurs : royalisme, néofascisme, intégrisme religieux… L’Action Française, royaliste, nationaliste, historiquement antidreyfusarde, antisémite, a précisé que Deranque avait milité en Isère, dans sa section viennoise. Mais il a été proche ou membre de groupuscules plus violents : parmi les nationalistes-révolutionnaires, qui s’inspirent de Mussolini et très proches des néonazis ; il a participé, jusque peu avant sa mort, à des entrainements avec Audace Lyon, qui a fait suite au Bastion Social, aujourd’hui dissout, connu pour ses multiples agressions. En 2025, Deranque a cofondé un groupuscule nationaliste-révolutionnaire du nom d’Allobroges Bourgoin, à Bourgoin-Jallieu (Isère), agissant parfois avec Audace Lyon, ou avec des groupes de hooligans néo-nazis. Et la religiosité du personnage, servant à camoufler son appartenance à l’ultra-droite violente, relevait d’un catholicisme parmi les plus intégristes, notamment auprès du groupe Academia Christiana, proche des nationalistes-révolutionnaires et bienveillant vis-à-vis de l’idéologie nazie…

Les médias relaient le récit des fascistes

Très vite, la version de Némésis circule massivement dans les médias mainstream. Ceux du milliardaire Bolloré (notamment CNews), à la pointe de l’anti-déontologie journalistique, répètent sans aucun recul les propos du collectif « fémonationaliste ». Idem pour Frontières, média d’extrême droite. D’autres organes, comme Le Figaro, Le Parisien, Les Échos, semblent plus prudents, mais tellement peu, en ajoutant quelques conditionnels ! France Info et d’autres médias publics relaient aussi l’essentiel du même narratif. Le mal est fait : la version mensongère va prévaloir et s’imprimer dans la majorité des cerveaux. Et, sauf erreur, aucun média mainstream n’a corrigé la ligne adoptée, ni sérieusement pris en compte les vidéos, témoignages etc. qui disloquent les affabulations de Némésis.

Les fascistes et leurs relais se sont rués sur la Jeune Garde. Mais c’est au moins depuis 2011 que Lyon est connu pour les menées violentes des divers groupuscules d’extrême droite, alors que la Jeune Garde a été cofondée en 2018 par Raphaël Arnault, aujourd’hui député LFI. Ce dernier déclarait il y a peu : « C’est en réaction à ces violences que la Jeune Garde est née. La violence, elle s’est imposée à nous ». Mais la sphère politicienne va jouer la même partition que Némésis. Après les premiers communiqués émanant de toute la fachosphère, le RN intervient. Bardella condamne « une violente agression par des membres de la Jeune Garde dont certains seraient proches du député LFI Raphaël Arnault ». Alexandre Dupalais, candidat RN/UDR à la mairie de Lyon, dénonce la « complaisance » de « l’État macroniste » avec « le terrorisme d’ultragauche ». Rien que ça ! Le chœur des pleureuses n’en peut plus de condamner, d’exiger de la fermeté, le tout sans l’ombre d’une preuve, car on n’a toujours pas identifié les coupables parmi les 11 interpellés. Le 19, sept hommes (dont trois assistants parlementaires de Raphaël Arnault) sont mis en examen, six pour « homicide volontaire », et un pour « complicité ». Aujourd’hui, le RN est plus que jamais, au centre du jeu politique. Bardella exige la dissolution de tous les groupes d’extrême gauche – lesquels ? – et appelle la « gauche » dite « modérée » à « rompre définitivement avec LFI ».

Sus à l’ennemi ! (la Jeune Garde et LFI)

Plusieurs membres de Némésis ont accusé un des assistants parlementaires de Raphaël Arnault d’avoir été sur les lieux. Pour nos prescripteurs d’opinion, si elles le disent, c’est que c’est vrai ! Les cibles et le discours sont tout trouvés : la Jeune Garde est assassine ; LFI est scomplice ; et elle doit être bannie du jeu politique. La haine anti-Jeune Garde et anti-LFI va très loin. Commençons par le plus infâme. Le fasciste Jean Messiha, ex-conseiller de Marine Le Pen, qui sévit souvent sur CNews, a encouragé à exterminer les antifas « un par un », dans une publication supprimée depuis.

Le Garde des sceaux, Gérald Darmanin ne pouvait se taire. Pour lui, « La Jeune Garde tue, et La France insoumise devrait le condamner ». Il ajoute : « Il y a une violence incontestable » du côté de la Jeune Garde et de LFI, « organisation alliée » de la première. Le premier ministre, Lecornu, condamne la « rhétorique de la confrontation »[3] de LFI, comme si s’opposer à la politique réactionnaire de son gouvernement faisait des morts… Bref, la bourgeoisie choisit clairement de faire de LFI son ennemi préféré, tandis que les antifas sont qualifié.es de terroristes. L’hostilité au RN a pratiquement disparu des propos dominants, alors que tout est bon pour agresser et stigmatiser le parti mélenchoniste.

Face à toute cette boue, LFI semble tenir bon, refusant de céder à l’injonction de se débarrasser de Raphaël Arnault. Mélenchon refuse « les leçons que nous donne » Lecornu ; et le 26 février il a lancé : « nous ne céderons rien »[4]. Mathilde Panot, présidente du groupe parlementaire LFI à l’Assemblée, a déclaré : « Ceux qui instrumentalisent ce drame pour nous salir doivent cesser. Leurs manœuvres sont indignes. Aucun insoumis n’est impliqué ni de près ni de loin dans ces violences ».

Hélas ! Le matraquage anti-LFI – qui ne date pas d’aujourd’hui mais s’est aggravé qualitativement – produit des résultats : la banalisation du RN se renforce tandis que la diabolisation de LFI s’accentue. En octobre 2022 déjà, 57% des Français.es considéraient LFI comme dangereuse pour la démocratie, contre 52% pour le RN, parti de plus en plus apprécié. En hausse aussi, la perception du RN comme capable de gouverner (44%), contre 28% pour LFI, censée « attiser la violence » pour 60% des sondé.es[5]. Depuis la dissolution de l’Assemblée en juin 2024, le RN a profité de l’instabilité politique en 2025, et non pas LFI, selon Ipsos BVA[6]. Le RN semble « capable de gouverner » à près d’un Français sur deux, (un sur trois il y a quatre ans). LFI n’est créditée pour ses compétences que par 21 % des sondés. Les 24-25 février, après l’intense bourrage de crânes décrit plus haut, plus de 60% des Français.es se disent décidé.es à « faire barrage » à LFI au second tour d’une élection, contre 45% au RN. Ce « cordon sanitaire », longtemps anti-RN, touche aujourd’hui LFI ! Cette attitude concerne 81% de l’électorat macroniste (66% à propos du RN) ; 90% de l’électorat LR (31% à propos du RN) ; seul.es 30% des sondé.es de gauche feraient barrage contre LFI dans un second tour (82% à propos du RN).

Des « gauches » s’attaquent à LFI, classée à l’extrême gauche

Aux marges du PS, Raphaël Glucksmann (Place Publique), a condamné le lynchage de Deranque comme n’ayant « rien d’antifasciste et tout de la haine la plus crasse et de la lâcheté la plus vile» ; Bernard Cazeneuve, ex-ministre de l’intérieur PS, refuse de choisir entre le RN et LFI, « une machine à fabriquer du vote RN » selon lui. Au PS même, l’attaque est globale : le député Jérôme Guedj accuse LFI de porter « une responsabilité politique et donc une responsabilité morale » exigeant que le PS rompe tout « contact politique, électoral, programmatique ». Olivier Faure, premier secrétaire, dit regretter la marche de l’ultra-droite du 21 février, craignant « une forme de guerre civile » à Lyon ; mais il demande à LFI de faire « son examen de conscience », blâmant sa contribution à la « hooliganisation de la vie politique ». Même tonalité du côté de Hollande, comme si LFI avait des responsabilités dans cette mort.

François Ruffin, député de la Somme, aujourd’hui candidat à la présidentielle, ex-figure de LFI, ex-figure de la « gauche radicale », assène que Raphaël Arnault doit démissionner : « Si jamais j’avais deux de mes assistants parlementaires, plus un ancien stagiaire, qui étaient pris dans une affaire de meurtre, et que j’avais fondé un mouvement politique qui aboutissait à ça (…) je remettrais ma démission et je ne me sentirais plus légitime pour être représentant de la nation »[7]. Marine Tondelier (Écologistes) demande aussi la démission de Raphaël Arnault, renforçant l’offensive ultraréactionnaire en cours.

L’hideuse cohorte de la droite, de l’extrême droite et des macronistes veut nous décérébrer depuis des mois, en radotant que LFI est d’extrême gauche. Macron a déclaré il y a quelques jours LFI comme étant « d’extrême gauche » avec des « expressions antisémites » … Ces calembredaines vont au-delà du discours : pour les élections municipales des 15 et 22 mars, le ministère de l’Intérieur a affublé LFI d’une étiquette « extrême gauche » ; une décision confirmée par le Conseil d’État. D’extrême gauche, LFI ? Pourtant, le programme de Mitterrand en 1981, avec de nombreuses nationalisations, était plus à gauche que celui de LFI, qui n’en propose pas. Mitterrand appartenait-il à l’extrême gauche ? A l’ultra-gauche ? En réalité, LFI est une organisation réformiste ; son programme est basé sur la défense de la république, sa transformation au travers des institutions ; il est keynésien – avec une relance par la demande et les services publics – avec des propositions écologistes assez avancées. Il n’est absolument pas révolutionnaire, ne préconisant ni l’expropriation de la bourgeoisie, ni le renversement de son État.

Minutes de silence pour un fasciste et manifs néonazies

Les 17 et 18 février resteront comme le summum, atteint à l’Assemblée nationale, puis au Sénat,  de l’ignominie politico-institutionnelle : les parlementaires ont gratifié Quentin Deranque d’une minute de silence. Cette opération a été suggérée par le député Éric Ciotti (UDR, alliée du RN) à la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, qui l’a acceptée. Les 17 et 18, le discours facho-médiatique était déjà battu en brèche par les nouveaux éléments d’enquête, mais seul un député d’Outre-Mer a refusé d’y prendre part, et un député écologiste, Charles Fournier, a regretté son vote les jours suivants[8]. Les parlementaires LFI ont aussi participé à ces minutes de silence, sans doute à contrecœur, sans doute pour éviter que l’avalanche n’empire encore. Comparé à ces sombres journées, quel hommage pour Clément Méric, antifasciste de 19 ans assassiné par des skinheads fascistes en 2013 ? Quelle minute de silence pour les nombreuses victimes racisées des nervis ? Un tel hommage rendu à un fasciste est un scandale et une première. Il faut au moins remonter à Vichy pour retrouver une pareille ambiance.

Le 21 février, quelque 3 000 personnes du ban et de l’arrière-ban du nazi-fascisme ont rendu hommage à Quentin Deranque dans les rues de Lyon. Juste avant cette sinistre parade, des messages circulaient pour avertir du danger. Un tract précisait notamment : « Les personnes racisées et musulmanes sont particulièrement visées. Faites attention à vous, prenez les dispositions nécessaires pour votre sécurité »[9]. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a autorisé la manif facho, promettant « un important dispositif policier ». La famille de Quentin Deranque, refusant la récupération, a refusé de prendre part à cette action. La majorité des politicien.nes avait choisi de ne pas défiler, y compris le RN. Mais parmi la faune de nervis et de hooligans, on trouvait des profils plus « lisses » : Étienne Blanc, sénateur LR du Rhône, voulait en être, notamment pour dénoncer… « les liens des agresseurs avec LFI et leur présence scandaleuse au sein de l’Assemblée nationale »[10]. Malgré les consignes, on a vu des croix gammées tatouées sur un visage, des saluts nazis ont été filmés et des injures racistes proférées.

Droite-extrême droite : des frontières de plus en plus floues

A propos des relations RN-groupuscules violents, Contre-Attaque fournit trois exemples qui révèlent que parmi les personnes qui prétendent que le danger vient de la gauche et des antifas, certaines sont elles-mêmes très proches d’individus liés à diverses moutures fascistes ou néonazies[11]. Tiffany Joncour, députée RN qui vit en couple avec un identitaire violent condamné pour agressions en manif, fait le lien entre le RN et les fachos les plus « musclés » : c’est elle qui a pris la parole en premier à l’Assemblée après la minute de silence. Jordan Bardella a pour très proche ami et collaborateur l’eurodéputé Pierre-Romain Thionnet, dirigeant de l’organisation de jeunesse du RN, qui réalise des attaques fascistes dans les universités ; ex-leader du « syndicat » étudiant facho la Cocarde, il a notamment conduit l’attaque d’un blocage étudiant à la Sorbonne en 2018. Éric Ciotti est affublé d’une assistante parlementaire, Maylis de Cibon, qui organise des défilés néonazis. Celle-ci appartient au groupe parisien Luminis, issu de l’ex-groupe GUD. Elle est aussi passée par La Cocarde à la fac d’Assas.

Entre droite et extrême droite, les rapprochements se multiplient, en régions mais aussi à Paris. Au cœur de la macronie, ne citons que le cas de la ministre Aurore Bergé, pour qui LFI incarne « l’anti-France », expression issue du cerveau du journaliste d’extrême droite Charles Maurras dans l’Entre-deux-guerres, qui servait sous Vichy à désigner Juifs, étrangers, francs-maçons et communistes[12]. Mais il est vrai que Macron a cherché à réhabiliter Pétain… pour ses qualités d’officier en 1914-1918…

Une bourgeoisie intolérante, haineuse, fanatisée

En prenant parti pour des fascistes contre LFI, la bourgeoisie renforce à la fois le RN et les groupuscules fascistes violents qui se sentent pousser des ailes. Pourquoi ? Au moins pour deux raisons.

La bourgeoisie, française et internationale, a franchi un cap dans sa fanatisation. Son système patauge depuis 2008 ; le taux de profit moyen ne se relève pas, malgré les performances boursières des banques et des multinationales et même si certains pays s’en sortent bien (la Chine…) ; la combativité sociale n’a pas disparu. Des pans entiers du capital international se tournent donc vers des solutions autoritaires, d’extrême droite, l’exemple le plus sordide étant sans doute Trump. En France, une fraction croissante du grand capital (Vincent Bolloré, Bernard Arnault…) se prépare à un gouvernement du RN, ou le fomente. De plus, le système politique français fonctionnait avec des alternances entre la vraie droite et la fausse gauche. C’est fini. Avec trois blocs, l’Assemblée n’a plus de majorité et le pays est ingouvernable. Bien des décideurs de la bourgeoisie comprennent que l’issue pour eux passe par le RN. D’où la volonté de rapprochements dans la sphère politique, qui vont de pair avec l’élimination de la seule force d’opposition institutionnelle : LFI, le seul obstacle institutionnel à ces abjects projets. Les sommets capitalistes ne peuvent pas non plus exclure une mauvaise surprise (une victoire de LFI). D’où ce déferlement haineux ! LFI n’abolirait pas la tyrannie du capital, mais les réformes qu’elle porte (services publics, retraites, pouvoir d’achat…) sont devenues insupportables pour la classe nuisible.

Un impact international

Dans l’extrême droite européenne, le communiqué de Némésis a conduit les identitaires à s’exprimer sur les faits : vidéo d’hommage en Autriche ; en Angleterre, prise de parole de Tommy Robinson, proche de Némésis, à la tête de grandes manifestations l’été dernier, et qui a salué « un jeune patriote courageux ». Au-delà, des courants d’extrême droite présents dans des gouvernements ou aspirant à y parvenir ont mis cette mort en exergue et l’ont exploitée politiquement. En Italie, la fachosphère s’enflammait, et Giorgia Meloni a déclaré : « La mort d’un garçon d’à peine plus de 20 ans, attaqué par des groupes liés à l’extrémisme de gauche dans un climat de haine idéologique qui se répand dans plusieurs pays, est une blessure pour l’Europe entière ». Macron, agacé, a prié Meloni d’« arrêter de commenter ce qui se passe chez les autres ». Bien sûr, Donald Trump a tenu à y ajouter son grain de sel : le président-du-monde a partagé un message selon lequel « l’extrémisme violent de gauche est en hausse et son rôle dans la mort de Quentin Deranque démontre la menace qu’il représente pour la sécurité publique ». Une ingérence dénoncée par le ministère des Affaires étrangères, qui a convoqué l’ambassadeur américain, le très trumpiste Charles Kushner. Il ne s’est pas présenté… il ira plus tard ![13]

Quelles suites ?

Il faut se préparer au renforcement des nervis d’extrême droite. Dès maintenant, cette engeance affiche une arrogance accrue. Normal : une minute de silence pour l’un des leurs, c’était inespéré ! Dès le 15 février, après une manif en hommage au fasciste de 23 ans, des dizaines de ses semblables ont défilé dans le quartier populaire très à gauche de Ménilmontant, avec des saluts nazis, beuglant des « on est chez nous » au milieu d’une population très racisée, criant vengeance contre les « antifas assassins ». Les cibles de ces infâmes ne sont pas que LFI et la Jeune Garde (qui vont devoir bien se protéger), mais la gauche en général, le mouvement ouvrier, ainsi que les personnes racisées, LGBTQI+, le mouvement féministe. Lyon est particulièrement menacé, vu le poids des fachos, mais partout le danger s’accroit. Contre-attaque fournit des chiffres : depuis 2010, à Lyon, il y a 102 attaques violentes de l’extrême droite ; en 40 ans, elle a commis 59 meurtres. Cette extrême droite est de très loin la plus grande responsable de violence (90% des morts d’assassinats politiques). Les fachos ont tué 12 personnes en France depuis 2022. De plus, « Encore ces derniers jours, des permanences politiques et syndicales, des bars et des lieux de convivialité ont été pris pour cible, faisant plusieurs blessés »[14].

Les prochaines municipales vont être rudes pour LFI qui aura du mal à l’emporter, surtout au second tour, vu les reports de voix défaillants. Ce, alors qu’entre les partis bourgeois traditionnels et le RN, ce cordon sanitaire est moribond. Il y a, et il y aura, des tractations. Exemple : Bardella a lancé un appel à un « front commun » contre LFI ; Aurore Bergé a ainsi réagi : « je souhaite que chacun clarifie. Si l’ennemi de Monsieur Bardella c’est la France insoumise, alors qu’il fasse en sorte de ne garder aucun candidat qui pourrait permettre l’élection de la France insoumise aux élections municipales ». Il y a à craindre que le RN accroisse le nombre de municipalités sous sa coupe. En avril-mai 2027, se tiendront les élections présidentielles. Le RN caracole en tête des sondages depuis des mois, et la séquence ouverte le 12 février est de nature à amplifier cet avantage. Selon nous, seule une mobilisation sociale massive et victorieuse pourrait inverser les perspectives.

Sortir du bourbier, vite !

Pour sortir de l’ornière, il nous semble qu’il faudrait combiner trois éléments : bâtir une vaste mobilisation antifasciste ; l’ancrer dans les lieux de vie et de travail ; construire des liens multiples et concrets entre lutte antifasciste et lutte pour des revendications au cœur des combats populaires. Le combat antifasciste revêt divers aspects : la formation (débats, projections, actions conviviales autour du thème de l’extrême droite) ; l’action (ne pas oublier la nécessaire éducation à l’auto-défense et sa mise en œuvre). L’ancrage dans les quartiers et dans les boites implique d’y mettre en place des organes populaires et ouvriers unitaires et démocratiques, indispensables aussi pour limiter les risques de récupération. Pour les revendications sociales, le mieux est de reprendre ce qui a fait l’objet de luttes ces dernières années : retraites, Sécu, services publics, salaires, emploi, conditions de travail…

Comment pourrait être lancée cette mobilisation ? On peut espérer que, dans une telle situation, les groupes d’l’extrême gauche (anarchistes, trotskistes de diverses obédience, etc.) voudraient bien lancer un appel commun. LFI aurait toute sa place dans une telle mobilisation. D’autres aussi, qui n’ont pas trahi les valeurs de gauche ; ainsi que des syndicats, des associations, etc. Ajoutons-y les ex-Gilets jaunes « fâchés, pas fachos » et les forces vives du mouvement « Bloquons Tout » de septembre 2025. Une possible base de départ du rassemblement serait la tribune parue le 23 février dans L’Humanité, intitulée « Affirmer notre antifascisme : le devoir du moment », signée par 180 personnes, dont beaucoup issues du monde des arts, des sciences, de la littérature, etc. Mais contre le danger fasciste, des initiatives ont déjà été prises ou auront lieu rapidement (au Mans, à Rennes, à Nantes, à St Lô…).


[1] Pour toute la partie concernant les évènements du 12 février et leur interprétation, nous avons épluché le travail réalisé par Blast, le Canard Enchainé, Contre-Attaque, Frustration Magazine, L’Humanité, Libération, Mediapart

[2] https://www.humanite.fr/politique/antifa/dans-les-conversations-secretes-entre-nemesis-et-des-neonazis-pour-agresser-des-militants-de-gauche-a-lyon Ou encore : https://contre-attaque.net/2026/02/23/revelations-explosives-comment-nemesis-organise-des-guet-apens-avec-ses-allies-neonazis/

[3] https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/02/17/mort-de-quentin-deranque-l-assemblee-nationale-observe-une-minute-de-silence_6667107_3224.html

[4] https://www.mediapart.fr/journal/politique/270226/nous-ne-cederons-rien-lyon-jean-luc-melenchon-lance-la-contre-attaque

[5] https://www.bfmtv.com/politique/sondages/sondage-bfmtv-plus-de-60-des-francais-declarent-qu-ils-feraient-barrage-a-lfi-au-second-tour-d-une-election-contre-45-au-rn_AV-202602250636.html

[6] https://www.ipsos.com/fr-fr/fractures-francaises-2025

[7] https://www.franceinfo.fr/faits-divers/mort-de-quentin-militant-identitaire-agresse-a-lyon/mort-de-quentin-deranque-a-la-place-de-raphael-arnault-je-remettrais-ma-demission-affirme-francois-ruffin_7830887.html

[8] https://blogs.mediapart.fr/charlesfournier/blog/240226/je-naurais-pas-du-etre-present-lors-de-la-minute-de-silence-pour-quentin-d

[9] https://www.mediapart.fr/journal/france/200226/lyon-sous-tension-avant-la-marche-pour-quentin-deranque

[10] https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/ce-senateur-lr-explique-pourquoi-il-s-est-rendu-a-la-marche-pour-quentin-deranque_260698.html

[11] https://contre-attaque.net/2026/02/19/insolite-ceux-qui-veulent-classer-les-antifascistes-comme-terroristes-sont-lies-qu-neo-nazisme-violent/

[12] https://frustrationmagazine.fr/quentin-deranque-recuperation

[13] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/02/24/l-ambassadeur-americain-charles-kushner-qui-a-ignore-sa-convocation-au-quai-d-orsay-rencontrera-jean-noel-barrot-dans-les-jours-a-venir_6668104_3210.html

[14] https://tendanceclaire.org/article.php?id=2065

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