Panorama de cette mouvance dans certains pays

Cet article est le premier d’une série de quatre, visant à mieux saisir l’extrême droite et le mouvement de fascisation qui sévit à l’échelle internationale. Ce premier article recense la présence de l’extrême droite dans un certain nombre de pays, sur plusieurs continents, certes sans prétendre à l’exhaustivité, mais en relevant des informations parmi les plus saillantes. Le second article visera à faire apparaitre des nuances, voire des différences entre ces partis et mouvements, sur les plans de la doctrine et de l’orientation politique. Le troisième article aura pour objectif, au contraire, de montrer ce qui unit ces mouvements et partis, qu’ils soient dans l’opposition ou au gouvernement. Le quatrième et dernier article présentera le cadre politique général dans lequel évolue cette extrême droite, et aura pour double tâche de saisir les forces qui, au moins verbalement, s’opposent à ces courants, et de tenter d’appréhender ce qui fait défaut face à la montée de ce phénomène international.
Pour l’instant, laissons de côté la question de savoir si les partis, mouvements ou gouvernements sont fascistes ou fascisants, ou encore une autre catégorie. Nous parlerons, dans les trois premiers articles, d’extrême droite, et nous reviendrons sur ces interrogations dans le dernier article. De plus, dans ce qui suit, nous n’évoquerons ni les dictatures sanguinaires, en place souvent depuis fort longtemps (en Afrique notamment), ni les démocraties bourgeoises qui semblent encore fonctionner.
Le Rassemblement National aux portes du pouvoir en France
En France, le Front National, ancêtre du RN, donnait l’impression d’une exception grotesque lors de sa percée sur la scène politique du pays en 1983. Le RN est aujourd’hui aux portes du pouvoir : c’est peut-être une question de mois pour que ce parti s’empare du gouvernement voire de la Présidence de la République. Tous les sondages donnent gagnant ce parti d’extrême droite, pour lequel plus de la moitié des électeurs/trices reconnaissaient, il y a peu, envisager de voter prochainement. Dans le chaos qui caractérise le pays depuis juin 2024, le RN est le parti qui semble le plus profiter de l’instabilité politique. Selon une toute récente enquête, il arriverait largement en tête du premier tour, avec 35% d’intentions de vote, si l’élection présidentielle avait lieu maintenant[1]. Une question souvent posée, et pour laquelle on n’entend guère de réponse convaincante est : comment se fait-il que ce soit un parti tel que le RN qui profite de la crise économique, sociale et politique, et non la gauche et l’extrême gauche ? Le dernier article de cette série tentera d’apporter des éléments de réponse.
Comme si ces perspectives ne suffisaient pas, le RN a reçu, le 30 octobre, un véritable cadeau de la part de la droite et des macronistes au parlement. C’est la première fois que le parti de Marine Le Pen parvient à faire adopter un texte à l’Assemblée nationale. Avec le soutien des voix de la droite LR – dont une fraction non négligeable lorgne maintenant du côté du RN – et Horizons – parti historiquement dans la coalition macroniste –, mais aussi vu l’absentéisme d’une majorité de député.es du parti de Macron, le RN a engrangé une victoire historique en obtenant une majorité (à une voix près) sur une proposition de résolution dénonçant l’accord franco-algérien de 1968[2], qui réglemente la circulation, l’emploi et le séjour des ressortissant.es et de leurs familles, avec une particularité : contrairement aux autres pays, ces règles sont négociées avec l’Algérie. La proposition de résolution du RN, certes non contraignante, mais de grande portée symbolique, est bien sûr motivée par une xénophobie anti-algérienne farouche, et plus largement un racisme fondamental au cœur du projet lepéniste, également mâtiné d’une vision coloniale revancharde et haineuse. Rien d’étonnant de la part du FN, ancêtre du RN, qui associait notamment parmi ses fondateurs un ex-Waffen SS (Pierre Bousquet) et un cadre de l’OAS (Roger Holeindre). Que la droite « classique », soi-disant « républicaine » ajoute ses voix à celle du RN sur un tel texte en dit long sur la décomposition politique et morale qui règne dans ce pays. Il faut y voir, pensons-nous, une approche politique commune entre le RN et la droite classique au sujet des ex-colonies françaises : des défaites et la fin d’une domination impériale non digérées.
Brésil, Argentine : deux cas différents mais inquiétants
Au Brésil, Bolsonaro a perdu les élections de 2022 et a été récemment jugé, condamné à 27 ans de prison et déclaré inéligible pour la tentative de putsch de janvier 2023 – décision contre laquelle il fait appel – mais on ne sait pas ce que ses sbires nous réservent. Et la violence trouve d’autres formes d’expression, notamment, tout à fait récemment, avec l’aval donné par le gouverneur de l’État de Rio de Janeiro, à la boucherie policière la plus meurtrière de l’histoire de cet État (120 morts) dans une favela du nord de la grande ville.
Quant à l’Argentine, elle a élu Javier Milei à la fin de 2023, sur un programme ultralibéral et fascisant. Sa présidence n’a été que misère pour le peuple et les travailleurs/ses (avec une précarité massive qui pousse beaucoup de gens à avoir jusqu’à 4 ou 5 emplois, casse des services publics, etc.)… Mais les récentes élections de mi-mandat ont été un triomphe pour lui.
Dévastation trumpiste
On ne présente plus Trump, mais vu qu’il est le président de la première puissance mondiale, il mérite d’importants développements, quel que soit le dégoût qu’il inspire ! Malgré le bilan catastrophique de son premier mandat – notamment pour sa gestion de la pandémie de Covid – il siège de nouveau à la Maison Blanche depuis le 20 janvier 2025.
Autoritarisme et obscurantisme trumpistes
Les démocrates au pouvoir sous Biden portent une lourde responsabilité dans ce retour de Trump. Par exemple, ils et elles lui ont préparé le terrain en attaquant les manifestant.es pro-palestinien.nes, accoutumant ainsi à la répression face à une légitime solidarité avec un peuple subissant un génocide.
Mais Trump va plus loin : il transforme, à un rythme effréné, le pouvoir aux États-Unis en une espèce de moloch autoritaire, attaquant tous ceux et toutes celles qui ne sont pas d’accord avec lui : scientifiques et intellectuel.les en général, universités qu’il prive de ressources si elles refusent de changer leurs programmes dans un sens qui lui convient, organes de presse qui refusent de plier, fonctionnaires, autorités judiciaires qui le contrarient, élu.es locaux/les d’opposition, etc. Ajoutons-y une politique climatique irresponsable et criminelle – un crime qui ne touchera pas que les habitant.es des USA, mais tous les peuples de la planète, à commencer par les plus vulnérables. Une véritable horreur, voulue par un ignare qui veut jouer les savants et se débarrasse le plus largement possible des vrai.es scientifiques. La presse parle, à propos de Trump et de ses semblables, de climatosceptiques. Ce terme est erroné : le scepticisme est une bonne chose quand il s’agit d’observer des faits ou des théories avec un recul critique pour faire avancer la science. Avec un pareil président et sa politique, il s’agit en fait de climato-négationnisme : ce qui fonde et étaye de telles positions, c’est une ignorance intéressée ; un rejet de la science ; un obscurantisme mâtiné d’autoritarisme ; un épistémicide, souhaité par Trump et une fraction des magnats du capital qui y voient leur intérêt.
Élucubrations planétaires
Dès son arrivée à Washington, Trump a sidéré le monde entier par ses extravagances autoritaires et impérialistes : sa volonté affichée de s’emparer du Groenland, du Canada et du canal de Panama, sans doute – dans les deux premiers cas – en partie inspirée par sa volonté frénétique de forer du gaz et du pétrole (« drill, baby drill », dit-il) semble avoir fait long feu, du moins pour le moment. Un coup de téléphone particulièrement tendu avec la Première ministre danoise – le Groenland est un territoire autonome du Danemark – et la réaction très ferme du Premier ministre canadien Mark Carney face aux prétentions territoriale du fou furieux de Washington semblent l’avoir calmé. Mais Trump parait vouloir faire payer très cher au Canada « l’outrecuidance » de son Premier ministre, notamment en infligeant à ce pays des droits de douane particulièrement salés, et une ignorance diplomatique aujourd’hui de rigueur. Depuis lors, l’excentricité abjecte de l’homme le plus puissant du monde l’a conduit à proposer de faire de Gaza une nouvelle Côte d’Azur sur les ruines et les cadavres du peuple palestinien…
En matière de politique internationale, Trump s’est encore illustré par le soutien – certes toujours prédominant mais avec, pendant un moment, quelques hésitations – qu’il a apporté à Vladimir Poutine, l’envahisseur de l’Ukraine, rehaussé par son indigne première rencontre avec Zélensky à la Maison Blanche, où l’objectif était avant tout d’humilier le président ukrainien. Le fier-à-bras de la Maison Blanche se targuait de pouvoir régler le conflit russo-ukrainien dès ses premières semaines à la présidence. Il a peut-être partiellement compris que Poutine ne veut pas la paix avec l’Ukraine, et cela froisse son ego surdimensionné. Parmi d’autres ignominies, la pire est sans doute son soutien sans faille au génocide israélien. Il en est, et de loin, le principal fournisseur d’engins de mort. En retour, le leader sioniste s’est félicité d’avoir en Trump « le plus grand ami d’Israël », ajoutant devant la Knesset : « Aucun président américain n’en a jamais fait autant pour Israël »[3]. Tout récemment, Trump a ordonné la reprise des essais nucléaires américains. Cela est survenu alors que Poutine venait de tester le drone sous-marin à capacité nucléaire Poséidon. On a l’impression d’un concours de quéquettes entre les chefs des deux plus grandes puissances atomiques de la planète ! De quoi faire peur ! Enfin, sinistre gag pour couronner tout cela : Trump briguait le prix Nobel de la paix et a été très frustré de ne pas l’obtenir ! Toutefois, c’est la Vénézuélienne Maria Corina Machado, qui l’a reçu !!! Une ultra-libérale d’extrême droite qui s’est notamment félicitée publiquement des victoires de Bolsonaro au Brésil puis de Milei en Argentine. Une consolation pour Trump, malgré tout !
Agressivité commerciale et douanière
La politique douanière de Trump, agressive et désapprouvée par une majorité d’économistes, y compris d’obédience néolibérale, vise bien sûr à protéger le marché des États-Unis, mais elle sert aussi de moyen de pression politique, du genre : « si tu files droit, je ne t’écraserai pas de droits de douane ; sinon… gare à toi ». Le milliardaire du Bureau Ovale s’est ainsi indigné que le STF (Cour Suprême) du Brésil ait décidé de faire payer Bolsonaro pour la tentative de coup d’État qu’il a orchestré en janvier 2023. Lors du premier mandat de Trump et de la présidence Bolsonaro, on a d’ailleurs vu ces deux-là copains comme cochons ! Face à ce procès, Trump a d’abord menacé le Brésil, et Lula a répondu : « ce n’est pas un gringo » qui va contraindre ce pays. Réaction de Trump : infliger des droits de douane de 50% sur les produits brésiliens. On voit ici que cela n’a pas grand-chose à voir avec la politique économique ! Le Sénat des États-Unis vient d’ailleurs de voter pour mettre fin à ces droits de douane à 50%, et il s’apprête à faire de même à propos du Canada et de la taxe douanière imposée à plus de partenaires commerciaux de l’Oncle Sam. Les rapports entre Trump et son parlement mériteraient des développements spécifiques.
Trump, chasseur d’immigré.es
Bien entendu, le locataire de la Maison Blanche s’en prend aux immigré.es. Hélas, il n’est pas le premier à le faire : Obama et Biden l’ont fait avant lui. Mais l’inhumanité du pouvoir trumpiste saute aux yeux, avec notamment, en 2025, le nombre plancher dérisoire de 7 500 personnes pouvant obtenir un statut de réfugié.e! C’est particulièrement vrai des sans-papiers. Les rafles sont très violentes, les expulsions réalisées sans la moindre empathie. Selon le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, quelque 142 000 personnes ont été expulsées des USA entre le 20 janvier et le 29 avril. En août, la ministre à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, se félicitait que plus d’un million d’immigré.es sans papiers aient quitté d’eux-mêmes le pays depuis le retour au pouvoir de Trump. Une véritable chasse, faite de raids quotidiens, est menée, en particulier par une police de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement, ICE) dotée de moyens devenus considérables (notamment les avions de la compagnie ICE Air) et agissant souvent au mépris des droits des personnes interpellées. Au Texas, l’État qui emprisonne le plus de migrant.es dans le pays, 13 000 d’entre elles et eux sont actuellement derrière les barreaux. Bien sûr, une telle politique ne va pas sans divers types de bavures, comme le fait d’expulser des migrant.es en situation légale, à l’instar de Kilmar Abrego Garcia, ce Salvadorien éjecté des Etats-Unis. Il a dû mener un long combat pour parvenir enfin à y revenir, et cela contre les accusations fallacieuses de terrorisme et les tombereaux de haine déversés par le gouvernement, qui refusait son retour, les médias du régime, et les quolibets proférés par la militance trumpiste. Mais ces billevesées haineuses trouvent leur inspiration en haut-lieu : pendant sa campagne, le leader MAGA donnait l’exemple en prétendant que les sans-papiers arrivaient tout droit des prisons et des asiles, qu’il s’agissait de « tueurs », de « toxicomanes », ou de « membres de gangs » !
Quelques mots de l’Asie
Examinons brièvement trois pays clés du continent asiatique : l’Inde, le Japon, et la Chine.
En Inde, le Premier ministre Narendra Modi – ancien nationaliste paramilitaire – élu en 2014 et réélu en 2019, est parvenu à conserver une courte majorité parlementaire en 2024. Modi et son parti, le BJP, nous ont concocté un régime de plus en plus autoritaire et manipulateur : il utilise abondamment les réseaux sociaux pour diffuser des rumeurs et informations biaisées afin de dénigrer ses adversaires. Son orientation est à la fois nationalpopuliste, hindouiste, antimusulmane et xénophobe (avec une agressivité toute particulière contre les Pakistanais.es). Les hindous dominent la « démocratie ethnique » indienne, et les personnes issues de minorités ethniques, devenues des citoyen.nes de seconde zone, n’ont pas les mêmes droits que la majorité hindoue. Dans l’Inde actuelle, l’islamophobie joue le rôle d’un modèle planétaire pour les réactionnaires. Modi conserve une base sociale solide, malgré une politique économique et sociale faite de privatisations et de chômage massif.
Au Japon, l’ultranationaliste et ultraconservatrice Sanae Takaichi vient de devenir Première ministre. C’est une fâcheuse nouveauté dans ce pays où la démocratie bourgeoise semblait immuable – à moins qu’il ne s’agisse d’un alarmant retour en arrière, vers un passé que l’on croyait révolu –. Sanae Takaichi est une dirigeante militariste et une fan de Trump, qu’elle a soutenu pour l’obtention du prix Nobel de la paix. Dans l’Empire du Soleil Levant aussi, la politique se teinte de brun ! Une nouvelle situation atterrante à suivre de près !
La Chine est un tout autre cas de figure, mais il est faux d’y espérer une contrepartie rassurante à la multiplication des taches brunes qui salissent la carte du monde. La Chine n’a plus rien de « communiste », contrairement aux âneries que l’on entend souvent ; elle est aujourd’hui clairement capitaliste et impérialiste. Lorsque l’on considère la tyrannie qui s’exerce via le parti unique et ses élites dirigeantes ; la servitude dans laquelle est enfermée la classe ouvrière au profit d’une bourgeoisie chinoise ou étrangère qui l’exploite sans vergogne ; la répression des opposant.es politiques ; point n’est besoin de cogiter longtemps pour saisir que ce n’est pas du côté de l’Empire du Milieu que nous pourrons trouver une base permettant de lutter contre la prolifération de régimes d’extrême droite dans de bien trop nombreuses contrées.
Gangrène dans l’UE
Sur la carte de l’Union Européenne, qui nous a été vendue comme un havre de paix et de démocratie libérale opposé à tous les extrémismes, alors qu’elle n’était, et reste, qu’un paradis pour les grands capitalistes et les ultra-riches, les taches brunes se multiplient aussi.
L’extrême droite au pouvoir en Hongrie et en Italie
Depuis 2010, Viktor Orbán (avec son infâme parti, le Fidesz) sévit à la tête de la Hongrie et a été reconduit pour la 4e fois en 2022) ; et en 2022, l’Italie a vu l’extrême droite postfasciste de Fratelli d’Italia prendre la tête de l’exécutif avec Giorgia Meloni. Mais alors qu’Orbán exaspère au sein de l’UE – certes pas au point d’en faire éjecter la Hongrie ! – en particulier parce qu’il défend des positions contraires à l’Union sur l’état de droit (contre les droits des personnes LGBTQIA+, pour la répression des médias[4]), on ne constate pas du tout le même rejet pour Meloni, qui a commencé en politique au Front de la jeunesse du Mouvement social italien, héritier direct du parti de Mussolini. Elle refuse même aujourd’hui de se dire postfasciste. Dans l’UE, Meloni a vite su se faire accepter comme une partenaire fiable et sérieuse, notamment en commençant par faire appel à des personnalités au look plutôt modéré pour discuter à Bruxelles. Sa politique d’austérité, bien perçue, lui a permis de toucher l’argent du plan de relance européen. Elle a su se ménager une forme de distinction en devenant émissaire de l’UE à Washington sur la question des droits de douane, vu sa grande proximité politique et idéologique avec Trump[5]. Meloni ne cache toutefois pas son projet de transformer l’UE de l’intérieur, autour de valeurs conservatrices et identitaires. En Italie même, elle cherche actuellement à faire voter un projet très nocif en matière judiciaire[6], visant à permettre une répression policière plus sévère en s’attaquant à l’indépendance de la justice[7].
Pologne, Finlande, Slovaquie, Tchéquie, Suède : l’extrême droite partage le pouvoir
En plus de ces deux cas, l’extrême droite partage le pouvoir avec d’autres partis dans plusieurs pays. En 2023, en Pologne, qui était gouvernée depuis 2015 par le parti Droit et Justice (PiS), ultraconservateur, antiféministe et liberticide, il s’est bâtie une coalition qui a porté au poste de Premier ministre l’europhile Donald Tusk ; mais ce dernier doit à présent cohabiter avec un Président qui est un leader du PiS, Andrzej Duda, qui peut bloquer l’action du gouvernement dans des domaines importants…
Ailleurs, l’extrême droite ne dirige pas le gouvernement, mais y participe. C’est le cas en Finlande, où le Parti des Finlandais, arrivé – de peu – second aux élections de 2023 avec plus de 20% des voix, participe à un gouvernement de centre-droit. En Slovaquie aussi, Robert Fico est redevenu Premier ministre (il l’avait été deux fois dans le passé) ; ce dernier, autrefois classé à gauche, est devenu populiste et « eurosceptique » et gouverne avec le parti d’extrême droite SNS (Parti National Populiste), dans une coalition qui a choisi Poutine contre les Ukrainiens.
Début octobre de cette année, la République Tchèque a fait du parti ANO le premier parti – et de loin – au parlement (avec 34,5% des voix). Le Président du pays a chargé le milliardaire pro-Trump, Andrej Babis (du parti ANO), à former un gouvernement, et les négociations avec le SPD, parti d’extrême droite, sont en cours. Encore un cadeau pour Orbán et Poutine !
En Suède, le mal nommé parti des Démocrates de Suède (SD) de Jimmy Åkesson, fondé par des nationalistes, dont certains issus de mouvances néo-nazies, est arrivé second aux élections de 2022, et soutient la coalition gouvernementale autour de Kristersson, majoritairement conservatrice.
Dans l’opposition aussi, l’extrême droite européenne marque des points
Ailleurs en Europe, on assiste à une montée généralisée des partis d’extrême droite. En Roumanie, les dernières élections (en mai 2025) ont été extrêmement serrées et si c’est le candidat pro-UE, Nicusor Dan, qui l’a emporté, on a cru un moment que l’extrême droite allait gagner, avec George Simion.
En Allemagne, la poussée de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) est très préoccupante : un de ses dirigeants, Björn Höcke, envoie des clins d’œil nostalgiques au régime nazi[8]. Cet épouvantable parti a le vent en poupe. Aux élections de février 2025, fort notamment du soutien bruyant et répété d’Elon Musk, il a recueilli 20,8% des voix nationalement, devenant le second parti du pays derrière la CDU et devant le SPD. Ses bastions restent dans l’ex-Allemagne de l’Est : l’AfD remporte presque toutes les circonscriptions – mais pas Berlin – et il est le premier parti en Thuringe et, de peu, le second en Saxe.
Ce parti progresse dans toutes les strates de la société, avec des évolutions alarmantes : il est en tête chez les jeunes (24% des voix chez les 18-24 ans), chez les ouvrier.es (38%) et les chômeurs/ses (34%)[9]. La gangrène gagne aussi l’ouest, même dans des endroits où, il y a peu, l’extrême droite n’existait guère électoralement. Dans des Länder assez prospères comme la Hesse, la Bavière et le Bade-Wurtemberg, l’AfD engrange respectivement 17,8%, 19% et 19,8% des suffrages[10]. La contamination à l’ouest s’est confirmée aux élections locales du 14 septembre dans le Land le plus peuplé du pays, la Rhénanie-du-Nord – Westphalie. L’AfD y a triplé son score d’il y a un an, passant de 5% à 14,5%[11]. Cette percée s’est produite dans un bastion historique du mouvement ouvrier, fief du SPD durant des décennies, notamment dans cette vaste zone industrielle qu’est la Ruhr. Cela advient alors que les coups pleuvent sur la classe ouvrière, avec notamment des suppressions de postes dans les grands secteurs industriels que sont l’automobile, la chimie ou la machine-outil[12]. L’œuvre de désolation engendrée par le capital pousse les travailleurs/ses, là comme ailleurs, au désespoir et à la désorientation politique, faute d’une alternative progressiste crédible.
Même dans la péninsule ibérique, où longtemps, l’extrême droite ne comptait guère, la même tendance de fond est observable. On a assisté ces dernières années à la montée de Chega au Portugal (18,9% aux législatives de 2024) et de Vox en Espagne (12,4% aux élections générales de 2023, 9,6% aux européennes de 2024).
Les récentes élections néerlandaises
Aux Pays-Bas, le 29 octobre 2025 a vu l’affrontement électoral entre D66, parti « centriste » pro-UE, et le PVV d’extrême droite de Geert Wilders. Le D66, avec son candidat Rob Jetten, l’a emporté en devenant le premier parti au parlement, donc en situation de définir ses alliances et son gouvernement. Après avoir obtenu 23,6% des voix et être devenu la première force parlementaire en 2023, le PVV a reculé de 6,8%. Depuis 2 ans, le PVV gouvernait avec trois autres partis. Cette coalition, très à droite, a volé en éclats lorsque Wilders, en mai dernier, a voulu imposer un plan anti-immigration très violent, avec notamment la fin de l’asile politique, l’expulsion des hommes ukrainiens et le recours à l’armée contre les « terroristes de rue »[13].
Certain.es ont tort de crier victoire, au moins pour deux raisons : d’abord, l’extrême droite résiste, avec seulement quelque 15 000 voix de différence dans les urnes entre Jetten et Wilders ; ensuite, il ne faut pas oublier qu’il y a deux ans, le PVV était le premier parti du pays, et de loin, et que sa base électorale a largement continué à le soutenir. Ce résultat indique que, tant qu’un système électoral transparent avec des résultats non falsifiés est maintenu, un parti d’extrême droite peut se faire chasser du gouvernement si sa direction commet des erreurs politiques ; mais l’ensemble de la séquence atteste aussi que, même dans une démocratie bourgeoise traditionnellement stable et tranquille, des partis d’extrême droite peuvent s’incruster au point d’être candidats au pouvoir, voire de s’en emparer.
Inquiétante dynamique raciste outre-Manche
Tout récemment aussi, une poussée raciste sans précédent a touché le Royaume-Uni. Depuis le mois de juillet, elle se concrétise par des manifestations ciblant notamment des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile. Les ONG britanniques de soutien aux migrant.es sont la cible de menaces et d’intimidations de la part cette engeance d’extrême droite.
C’est sur ce fumier qu’une nouvelle figure internationale de l’extrême droite semble émerger : Stephen Yaxley-Lennon, plus connu sous le pseudonyme de Tommy Robinson[14]. Ce hooligan-facho, inconnu jusqu’à il y a peu, a vraiment commencé à sévir en 2004, en adhérant au Parti National Britannique (PNB) néonazi, avant, en 2009, de cofonder un groupuscule portant le nom d’English Defence League (EDL). Son passé (et son présent) judiciaire en dit long ! Petit échantillon non exhaustif : en 2011, 12 mois de prison avec sursis et interdiction pendant 3 ans d’assister aux matchs de Luton ; la même année, condamnation pour une agression à Blackburn ; en 2013, 10 mois de prison pour utilisation frauduleuse de passeport ; en 2014, condamnation à 18 mois de prison pour fraude hypothécaire ; en 2019, harcèlement d’un écolier d’origine syrienne, l’accusant d’avoir agressé des petites filles blanches : une plainte a été déposée contre Robinson ; en 2024, 18 mois de prison ferme pour avoir répété (contrairement à une décision de justice de 2021) des propos diffamatoires contre un réfugié syrien ; en 2025, poursuite en justice pour harcèlement avec menaces de violence contre deux journalistes.
Ce triste sire est désormais capable de rassembler des milliers de personnes dans les rues. Le 13 septembre, il pulvérisé le record des manifs d’extrême droite au Royaume Uni, en mobilisant au moins 110 000 manifestant.es à Londres. Elon Musk a d’ailleurs aidé cet individu au moins deux fois : d’abord, en offrant à sa haine et à ses mensonges une tribune sur X : Robinson a recours aux nouvelles technologies de la communication, et il est suivi par plus de 800 000 personnes ; ensuite, à sa condamnation dans l’affaire du réfugié syrien, Musk a demandé sa libération. Le détenteur de la première fortune mondiale épaule donc ouvertement un sinistre voyou. Le racisme sert de ciment entre ces deux malpropres. C’est peut-être dans ces développements au Royaume-Uni que réside le danger d’infection fasciste le plus net, le plus classique et le plus pur : un pareil hooligan a su, en quelques mois, influencer des centaines de milliers de gens, et à en faire descendre une partie dans la rue, sur la base de la haine raciste. Ici – au moins à ce stade – ce qui prime, c’est la rue, et non les urnes.
Aux marges de l’Europe : la dictature de Poutine
Un peu plus haut, nous évoquions les relations entre Trump et Poutine. Entre un dictateur potentiel qui avance rapidement dans son sinistre projet, et un dictateur mafieux déjà bien établi – qui a gagné de l’argent et du pouvoir avec ses amis oligarques lors du scandale des privatisations – et qui a déjà assuré sa place au sommet de l’État jusqu’à 2036, il y a forcément des atomes crochus, même si les intérêts peuvent diverger entre ces puissances impérialistes.
Une dictature mafieuse et impérialiste
A tous les gens – en particulier les dirigeants – de gauche, notamment en Europe, qui voient en Poutine un allié potentiel contre les impérialismes occidentaux, il faut crier « Stop » ! C’est une déchéance politique et morale complète que de s’avancer dans cette voie, d’ailleurs fatale à la fois pour le peuple et les travailleurs/ses russes et pour leurs alter egos d’Ukraine. Comment prétendre être de gauche et révéler une sympathie, hypocrite ou assumée, pour de Poutine. Sa présidence a été initiée, en 1999, par une guerre totale, barbare au peuple tchétchène qu’il voulait aller débusquer « jusque dans les chiottes ». Son expansionnisme s’est ensuite exprimé de façon belliqueuse en Géorgie, puis en Ukraine depuis 2014, et surtout 2022. Son inspiration politique réside dans la période tsariste, en particulier l’impératrice Catherine II. De plus, il arbore une sympathie pour Staline, tandis que Lénine le gêne et le révulse ! C’est clair : le président issu du KGB puis du FSB se voit comme un tsar des temps modernes.
Le cocktail nauséabond de l’idéologie poutinienne
Les balises politiques du poutinisme sont un ramassis de vieilles idéologies rances : autocratie et autoritarisme, ultranationalisme, panslavisme et eurasisme, le tout couronné par un véritable culte de la personnalité du « héros national » que Poutine est censé être. Comment un si sombre personnage peut-il passer pour un allié des travailleurs/ses, alors qu’il agit opiniâtrement comme leur ennemi ? Comment peut-on se dire de gauche et ne pas être indigné par la répression syndicale et les droits en lambeaux des travailleurs/ses dans la Fédération de Russie, ou encore par la chasse aux opposant.es politiques, emprisonné.es quand ils ou elles ne sont pas tué.es ? Comment ne pas être révulsé par la croisade de son régime contre l’irréligion, le féminisme, le mariage homosexuel et les personnes LGBTQIA+ (lesbiennes, gays, trans, queer, intersexe et asexuelles ou aromantiques) ? Comment ne pas fulminer, enfin, face à l’attitude de Poutine à propos du changement climatique ?
[1] https://www.lefigaro.fr/politique/presidentielle-le-rn-profite-de-l-instabilite-politique-selon-un-sondage-20251101
[2] https://www.mediapart.fr/journal/politique/301025/accord-franco-algerien-la-droite-et-les-macronistes-offrent-au-rn-une-victoire-historique
[3] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/trump-affirme-qu-aucun-president-americain-n-a-autant-aide-israel-que-lui-20190821
[4] https://euractiv.fr/news/leurope-perd-patience-face-a-la-hongrie/
[5] https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/giorgia-meloni-emissaire-de-l-union-europeenne-a-washington-sur-les-droits-de-douane/
[6] Le Sénat a voté ce texte, mais la Chambre des Députés l’a approuvé trois fois sans jamais lui donner la majorité qualifiée des deux tiers, ce qui impose maintenant d’en faire l’objet d’un référendum au printemps 2026.
[7] https://www.mediapart.fr/journal/international/311025/la-dangereuse-reforme-judiciaire-de-giorgia-meloni-fera-l-objet-d-un-referendum
[8] Ce sombre individu avait sciemment utilisé un slogan nazi (« Tout pour l’Allemagne », mot d’ordre des SA hitlériens) ; il est passé en jugement, où il a été condamné à une amende de 13 000 euros, alors qu’en fonction de la loi allemande, il risquait jusqu’à 3 ans de prison. Cf : https://www.lemonde.fr/international/article/2024/05/14/en-allemagne-bjorn-hocke-un-dirigeant-d-extreme-droite-condamne-a-13-000-euros-d-amende-pour-avoir-utilise-un-slogan-nazi_6233263_3210.html
[9] https://www.touteleurope.eu/vie-politique-des-etats-membres/elections-allemandes-l-afd-a-plus-de-20-un-score-historique-pour-l-extreme-droite/
[10] https://www.urbanitas.fr/c-277-elections-allemandes-de-fevrier-resultats-detailles-pour-chaque-etat-federal.html
[11] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/15/dans-l-ouest-de-l-allemagne-l-extreme-droite-fait-une-percee-aux-elections-municipales_6641197_3210.html
[12] https://www.lesechos.fr/monde/europe/en-allemagne-lextreme-droite-fait-une-percee-historique-dans-la-ruhr-2186158
[13] https://www.mediapart.fr/journal/international/301025/aux-pays-bas-le-parti-d-extreme-droite-pvv-recule-et-les-centristes-progressent
[14] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/10/15/au-royaume-uni-tommy-robinson-le-hooligan-raciste-devenu-mobilisateur-de-masse_6646974_3210.html
