
« Un sacré cirque ! », « Des guignols ! », « Honteux ! », « Une farce »… Bien d’autres noms d’oiseaux ont fusé après la très mauvaise comédie jouée par Emmanuel Macron, Sébastien Lecornu et le cénacle autour d’eux. Les appréciations ci-dessus émanent tant des milieux populaires que des organes de presse. Le rejet des « élites » gouvernementales et parlementaires par le peuple n’a jamais été aussi profond. La crise politique ne cesse de s’aggraver,et à chacun de ses épisodes, certain.es croient qu’elle a atteint sonparoxysme… jusqu’à ce que le rebondissement suivant surpasse les précédents en intensité. Il n’y a donc aucune certitude que la séquence que viennent de nous accorder les « grands » du pays soit l’acmé du pourrissement de la macronie, voire de la Ve République. Mais quand même !
Une mauvaise comédie en cinq actes
Acte 1 : Bayrou démissionne. Le jour même, Macron fait deLecornu le premier ministre. Remarque : après avoir choisi comme premiers ministres Barnier (LR, donc pas macroniste au départ) ; puis Bayrou (Mouvement démocrate, composante de la base parlementaire macroniste, alliée de Macron) ; il fait appel à Lecornu (macroniste de la première heure et bon petit soldat du président). Autrement dit, alors qu’une énorme instabilité politique s’est emparée du pays, avec un parlement divisé en trois blocs de taille comparable, Macron, au lieu de chercher à étendre ses alliances, se replie sur son pré carré. Question : d’un strict point de vue politicien, espère-t-il gagner de l’espace politique et de la crédibilité, ou bien exaspérer à peu près tout le monde ? Acte 2 : après 26 jours de rendez-vous, discussions et difficultés (un record sous la Ve République), Lecornu annonce son gouvernement le 5 octobre. Acte 3 : quelques heures après (le 6), Lecornu démissionne, et Macron accepte la démission. Motif ? Les critiques fusent de partout sur la composition du gouvernement, notamment sur la nomination de Bruno Le Maire, fort détesté pour son rôle dans situation financière du pays. Acte 4 : L’Élysée charge le démissionnaire, sous 48 heures, de mener une nouvelle négociation, insistant sur la nécessité de donner à temps un budget au pays. La négociation dure un peu plus de 48h, mais Lecornu parvient à former le nouveau gouvernement. Acte 5 : Macron renomme Lecornu premier ministre le 10 octobre au soir, et le 12 un gouvernement Lecornu 2 voit le jour officiellement. Mais Lecornu 2 est-il mort-né ? Cela dépendra du contexte politique et social que nous détaillons plus bas.
Face à tout ceci, les gouvernements étrangers et la presse internationale se gaussent quand ils n’affichent pas leur inquiétude, tout comme les simples téléspectateurs/trices. Tout le monde a pu observer le caractère amateur et brouillon du pouvoir et la profondeur de la crise politique. De fait, Macron vient encored’innover quant aux pratiques de la Ve République, avec un scénario totalement inédit : un premier ministre qui démissionne, le président qui accepte la démission, puis… qui le renomme quelques jours après ! Un mauvais gag de premier choix ! Quant aux ministres, depuis la rentrée, la situation de certain.es est rocambolesque : aux ministres démissionnaires du gouvernement Bayrou se sonts’ajouté.es les ministres démissionnaires de Lecornu 1, dont la majorité (12 sur 18) se sont retrouvé.es « redémissionnaires » après l’abandon de Lecornu. Normalement, toute cette faune ministérielle ne doit plus exercer le pouvoir (juste gérer les affaires courantes). On a pourtant vu le « redémissionnaire » Retailleau garder les rênes de son «ex»-ministère de l’intérieur pour cogner et réprimer brutalement les manifestant.es les 10 et 18 septembre. S’agit-il d’une affaire courante ?
Une fois cette sinistre bouffonnerie exposée, demandons-nous quelles en sont les causes.
Crise politique et crise économique
Premièrement, une telle crise des institutions, de la « superstructure politique », est le symptôme de problèmes fondamentaux et d’une crise de l’économie et de la société d’un pays. Internationalement, le capitalisme patauge depuis 2007-2008 (sa plus grave crise depuis 1929). Cela fait que, si la situation des pays est variable, les politiques économiques nationales se ressemblent beaucoup : quand le capitalisme s’englue dans la crise, la bourgeoisie veut toujours la faire payer aux travailleurs/ses et au peuple. Dans le cas français, les politiques au profit des riches ne datent pas d’hier, mais avec Macron, elles ont pris un essor qualitatif dès son arrivée à l’Élysée en 2017, avec deux mesures en particulier : la suppression de l’impôt sur la fortune (hors immobilier) dès l’été 2017, qui favorise les plus gros patrimoines ; et, au 1er janvier 2018, la flat tax qui instaure un taux unique de 30% (contrairement à l’impôt sur le revenu, qui dépend des gains obtenus). Ces mesures creusent le déficit budgétaire dans le seul intérêt des super-riches. Il faut aussi y ajouter – à tout le moins – les 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises, des cadeaux sans contreparties. On saisitque la politique en faveur des très riches est largement responsabledudit déficit. Quoi qu’il en soit, le capital financier international faitde moins en moins confiance en la France pour rembourser sa dette. Au cœur de la crise politique, se trouve donc une crise économique et sociale. Le spectacle grand-guignolesque offert ausommet de l’exécutif et les rebondissements parlementaires en sontle reflet déformé.
Deuxième cause : le pouvoir exécutif de la bourgeoisie française est en grande difficulté, mais il est surtout fort de la faiblesse de ce qui devrait être son adversaire principal, le mouvement ouvrier. Cela se vérifie en permanence, tant au plan syndical qu’au plan politique.
Les directions syndicales : toujours des machines à perdre !
Au plan syndical, la toute récente séquence de luttes sociales est à la fois prometteuse et exaspérante. Fin juillet, des appelsencourageants nous faisaient espérer le dépassement de l’atonie sociale qui prédominait depuis notre défaite sur les retraites en 2023. Des initiatives multiples et convergentes, issues de la base, interprofessionnelles et très clairement ancrées à gauche se reconnaissaient dans le mouvement baptisé « Bloquons Tout », programmé à partir du 10 septembre. Un peu partout, des assemblées se réunissaient, des actions s’organisaient : blocage de routes, de centres commerciaux, d’entreprises, d’institutions de l’État, etc. En lien avec cela, un mouvement de grève devait toucher toute une série d’entreprises, surtout – mais pas que – là l’on trouve des syndicalistes combatifs/ves. Le bilan du 10 estmitigé : d’un côté, la police a presque toujours pu faire sauter (parfois brutalement) les points de blocage ; et le nombre d’entreprises en grève, significatif, ne permettait pas de bloquer le pays. Toutetois, c’était un début prometteur : d’un autre côté, il apparaissait un mouvement populaire et ouvrier, de gauche, faisant coopérer les secteurs les plus divers des travailleurs/ses, ensemble avec les militant.es des mouvements sociaux extérieurs aux usines et aux bureaux. Quelques initiatives pour continuer le 11 et les jours suivants ont eu lieu, mais la mobilisation était alors très limitée.
Avant même le 10 – dès le 29 août – l’intersyndicale avait appelé à manifester et à faire grève le 18. A part Solidaires et la CGT qui ont aussi rejoint la journée du 10, toutes les autres centrales ont superbement ignoré l’initiative « Bloquons Tout ». Quoiqu’il en soit, la journée du 18 était une opération de division qui, dans bien des cas, a conduit les travailleurs/ses à choisir entre les deux dates. La journée intersyndicale du 18 a été un succès en termes de participation. Mais au soir de cette journée, les directions syndicales n’avaient rien à proposer, à part se réunir le lendemain pour, finalement, envoyer un pseudo-ultimatum à Lecornu : s’il n’allait pas dans leur sens, l’intersyndicale… poserait une nouvelle journée d’action. C’est ce qui s’est produit, le 2 octobre, avec une participation réduite de moitié par rapport au 18 septembre. On nous impose une fois de plus la sempiternelle stratégie perdante des journées saute-mouton, et ces poisons violents que sont les directions syndicales semblent fort, une fois pris le contrôle de la rue le 18, avoir réussi à stériliser le mouvement du 10 septembre. Encore une belle réussite en matière de démobilisation sociale !
Le NFP est mort – la gauche bourgeoise dans ses œuvres !
Au plan politique, Lecornu 2 vient d’obtenir un sursis grâce au – ou à cause du – parti socialiste. Le PS n’a plus rien de socialiste depuis des décennies, on le sait ; mais il avait fait le choix, il y a à peine plus d’un an, de participer à une alliance de gauche : le Nouveau front populaire, avec le PCF, les Écologistes et LFI. Le NFP est aujourd’hui en ruines. Il y a quelques semaines, non seulement le PS, mais aussi les Écologistes et le PCF, visaient laparticipation de « la gauche » au gouvernement… Ces partis se montrent disposés à s’asseoir à la table de Macron pour y ingurgiter l’infecte écuelle de soupe qu’il sert à chaque fois. Le 16 octobre, LFI d’un côté, le RN de l’autre, ont mis au vote des motions de censure visant à éjecter d’emblée Lecornu et son gouvernement. Il a manqué 18 voix à la motion LFI. Les Écologistes et le PCF ont finalement censuré le gouvernement Lecornu 2 (en votant la motion de LFI).
Mais côté PS, seul.es 7 député.es ont choisi la censure, tou.tes les autres (PS et apparenté.es) ont suivi les consignes de la direction du parti, votant avec LR et les macronistes, et offrant ainsi une bouffée d’oxygène à Macron et Lecornu. Celui-ci a promis de ne pas recourir à l’article 49.3 et de « suspendre » l’application de la réforme des retraites de 2023, jusqu’à la présidentielle de 2027. Le PS veut y voir une victoire politique, et cela a suffi à le convaincre – de donner sa chance au gouvernement. Pourtant, « suspendre » ne veut pas dire « supprimer », et de suppression, il n’était point question ! Ce choix du PS est sans doute aussi une façon d’esquiver une nouvelle dissolution et sa propre débâcle électorale, maintenant qu’il est hors du cadre d’un NFP qui semble avoir définitivement explosé. Mais Lecornu, fidèle macroniste, a concocté un budget de méga-austérité, façon Bayrou, avec quelques différences. Il subsiste toutefois de fortes chances qu’au moment du vote du budget, il soit chassé à son tour.
LFI et « l’extrême gauche »
Au sein de la gauche parlementaire, seule LFI mène actuellement une claire politique d’opposition à Macron et à ses gouvernements successifs. Au parlement, mais aussi en soutien aux luttes, LFI joue un rôle favorable aux mobilisations. Néanmoins, on relève de vraies limitations et de sérieux problèmes dans le programme de ce parti, dont le fonctionnement est, par ailleurs, antidémocratique. Sapolitique internationale est campiste : elle ne prend pas systématiquement le parti des peuples et de leurs luttes, mais celui de certains gouvernements contre d’autres, au nom d’un combat contre les impérialismes occidentaux, sans penser qu’il existe d’autres impérialismes, parfaitement détestables, comme celui de la Russie de Poutine ; d’où le refus de LFI de soutenir la résistance ukrainienne et son soutien de facto au boucher Poutine, tout comme Mélenchon s’était trouvé dans le camp du boucher Bachar-el-Assad contre la résistance syrienne il y a une dizaine d’années. Au plan programmatique et stratégique, LFI est réformiste, défendant un passage institutionnel vers une sixième république, et non pas la prise de pouvoir par des conseils de travailleurs/ses et des comités populaires, partout dans le pays. Ce n’est pas une mince affaire ! En fait, comme l’explique Frédéric Lordon, LFI se positionne contre CE capitalisme (macroniste, autoritaire, néolibéral) et non contre LE capitalisme en général. On peut être certain.e qu’un tel positionnement, au feu d’une crise révolutionnaire ou même prérévolutionnaire, ne tiendrait pas la route face à la bourgeoisie et à sa brutale réaction, notamment à travers ses appareils répressifs d’État (armée, police, justice, etc.). Tout cela n’empêche pas la classe dominante, ses médias et ses politicien.nes de présenter LFI, aujourd’hui, comme étant « l’extrême gauche ». Mais de la bourgeoisie, pouvons-nous seulement espérer un peu de rigueur intellectuelle !
A l’extrême gauche, hors des sphères institutionnelles, toute une série de petites – parfois très petites – organisations sont à l’œuvre, pour la plupart issues du trotskisme, certaines d’essence libertaire. Nous pensons, hélas, qu’aucune d’entre elles n’a à la fois un fonctionnement satisfaisant et une orientation correcte. Le fonctionnement est souvent autoritaire, voire manipulateur, tant en interne que dans les mouvements sociaux. Le programme, la stratégie et l’orientation sont tantôt sectaire, tantôt opportuniste. Rien qui permettrait de construire l’opposition de classe massive à la bourgeoisie, et de préparer les travailleurs/ses au renversement nécessaire de cette dernière.
Cette situation d’ensemble est atterrante. Qu’on imagine seulement aux perspectives qui s’ouvriraient s’il existait un vrai parti révolutionnaire, démocratique, doté d’un programme et d’une stratégie solides, rattaché à une internationale fondée sur les mêmes principes, et pouvant compter sur des milliers ou des dizaines de milliers de militant.es, ancré dans la classe ouvrière et capable de combattre non seulement les patrons, mais aussi les directions félonnes, politiques et syndicales. Les Macron et Lecornu passeraient de sales quarts d’heure ! Un tel parti œuvrerait à transformer la crise politique actuelle en déroute du macronisme et remettrait en cause, dans les actes, le capitalisme lui-même. C’est un tel parti qui fait défaut. Pour le construire, il faudra regrouper les énergies de nombreux/ses militant.es de LFI et des groupesd’extrême gauche, mais aussi bien d’autres : militant.es syndicalistes et associatifs/ves, forces écologistes, etc. Et, pour sûr,un grand nombre de non-militant.es aujourd’hui. C’est possible même si ce n’est pas simple. Mais le temps presse !
