
Il semble que, quelque part, la bourgeoisie ait laissé ouvert un égout, et qu’il s’en échappe toutes sortes de parasites de bas étage qui se présentent aux élections. L’écrivaine et humoriste australienne Rebecca Shaw s’émerveille, dans The Guardian, du spectacle de monstres qui fait la une des journaux du monde entier : « Je savais qu’un jour je devrais regarder des hommes puissants mettre le monde à feu et à sang, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soient de pareils minables »[1]. Elle poursuit en expliquant qu’il n’y a rien de moins cool que d’essayer d’être cool, ce à quoi des gens comme Musk et Zuckerberg échouent de manière immensément publique et humiliante.
En effet, on voit proliférer, dans les médias et dans la sphère politique, des personnes excentriques et qui font souvent froid dans le dos. Chaque fois que des personnages comme Milei, Bolsonaro ou Trump apparaissent à la télévision, on ne peut s’empêcher de se demander s’il leur est déjà arrivé d’interagir avec des êtres humains. Leurs performances – et leurs apparitions publiques sont, bien sûr, des performances – doivent tenter de transmettre un message à leurs partisans. Leurs personnalités sont politiques. Mais qu’essaient-ils de dire ? Et pourquoi semblent-ils tous adopter la même approche d’inhumanité sordide ? En d’autres termes, qu’est-ce que leur personnalité assumée dit de notre moment politique actuel ?
Shaw laisse entendre que la motivation première est la misogynie et ce que les psychanalystes appellent « l’angoisse de castration » : les hommes essaient de se surpasser les uns les autres par leur masculinité. Bien qu’il s’agisse certainement d’un aspect important de notre époque, les personnalités d’extrême droite ne peuvent se résumer entièrement à la misogynie. Ils se situent du côté le plus profond de la piscine – et dans le royaume de la monstruosité où le capitalisme nous emmène tous.
Le « capitalisme » n’est pas simplement un système économique fondé sur l’exploitation. Bien qu’il soit fondamentalement le vol de la plus-value produite par les travailleurs[2], le capitalisme est aussi un arrangement social particulier, un certain type de champ de bataille où s’affrontent différentes armées. Les relations sociales qui forment nos sociétés n’ont pas une existence seulement économique, mais aussi politique et, comme leur nom l’indique, sociale ; ainsi, le «capitalisme» englobe également la nature particulière des oppressions qui se sont développées à ses côtés et en son sein. Par exemple, bien qu’il y ait eu de nombreuses façons de penser le genre et la sexualité au cours de l’histoire, notre conception précise du corps est une invention moderne étroitement liée à l’histoire du capital[3]. Nous pouvons également considérer que le capitalisme a inventé la personnalité, dans la mesure où le concept de «personnalité» présuppose une compréhension relativement développée de la psychologie et de l’individualité. (Réfléchissons : un serf médiéval aurait-il parlé de « personnalité » ? Certainement pas comme un moyen de distinguer les psychologies et les tendances individuelles, ni avec le langage de la « répression » et des « pulsions », etc.). Alors, dans le contexte du capitalisme, qu’est-ce que c’est donc que cette personnalité d’extrême droite, si déplaisante ?
Il est évident que toute personne qui interdit aux femmes transgenres de pratiquer des sports féminins est une personne étrange et désagréable. Est-ce plus grave qu’une Kamala Harris, plus affable, mais qui a refusé à une femme trans incarcérée des soins d’affirmation de genre en 2015 ?[4] Cette fascination pour les personnalités d’extrême droite n’est-elle pas simplement un moyen de normaliser les âneries politiques ordinaires des Démocrates ? D’un certain point de vue, oui. Mais d’un autre côté, l’extrême droite est un avertissement, un aperçu inquiétant de notre avenir collectif. Ses personnalités bizarres ne sont pas dénuées de toute pertinence, mais sont plutôt le signe d’un dysfonctionnement complet de notre société.
Le mot « dysfonctionnement » est, bien sûr, relatif. On pourrait dire qu’il n’y a rien de «dysfonctionnel» dans la misogynie, la transphobie et le racisme : ce sont les pierres angulaires de notre réalité. Mais du point de vue des révolutionnaires, le capitalisme, ça ne marche pas, parce qu’il exploite la majorité pour le profit d’une minorité. Il tourne autour de ce vol et il dérobe ses richesses de manière très efficace – ce qui en soi n’est pas un dysfonctionnement. Même la guerre a sa raison d’être, en créant des industries et en éliminant la concurrence (détruisant ainsi le capital suraccumulé et augmentant les taux de profit[5]), etc. Mais pour les personnes qui se font spolier, pour les personnes envoyées à la mort, un tel système est intenable. Ce que nous voyons dans la personnalité d’extrême droite, c’est le décalage total des réalités, le caractère irréconciliable de la bourgeoisie et du reste du monde. Nous voyons aussi l’avenir sombre qu’ils nous réservent : une longue plongée dans les pires aspects de notre (in)humanité.
Combattons l’oppression dans nos propres rangs et, enfin, celle qu’impose la bourgeoisie !
Pour la fin des violences misogynes, racistes, anti-LGBT ! Pour la fin du capitalisme !
[1] https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/jan/16/i-knew-one-day-id-have-to-watch-powerful-men-burn-the-world-down-i-just-didnt-expect-them-to-be-such-losers.
[2] Pour une explication simple (en anglais) à ce sujet, cf. Friedrich Engels, “Synopsis of Capital,” 1868, On line, URL: https://www.marxists.org/archive/marx/works/1867-c1/1868-syn/ch03.htm.
[3] Cf. en particulier l’essai Classique de Gayle Rubin, “The Traffic in Women: On the ‘Political Economy’ of Sex,” in Towards an Anthropology of Women, ed. Rayna Reiter, 1975, En ligne, URL : https://philpapers.org/archive/rubtti.pdf.
[4] https://transgenderlawcenter.org/case/norsworthy-v-beard/.
[5] Cf Karl Marx, “La loi de la baisse tendancielle du taux de profit,” in Le Capital, vol. III,
en ligne, URL : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_12.htm
