
Dans les organisations du mouvement social (collectifs, syndicats…), la pression a été forte pour soutenir le Nouveau Front Populaire (NFP) afin d’empêcher le Rassemblement National (RN) de gagner une majorité à l’Assemblée nationale lors des législatives de 2024. Pour faire face au RN, le « front populaire » s’est même étendu à un front Républicain, incluant le parti présidentiel. Si cette stratégie a permis de mettre en échec électoralement le RN dans un premier temps, permettra t-elle de lutter contre l’extrême droite en général ?
Faire face aux 50 nuances d’extrême droite…
Un RN qui démasque tout seul sa politique anti-sociale :
Lors de la campagne électorale pour les législatives, le RN qui se voyait peut être déjà en tête et former son gouvernement a tombé le masque et a enterré les promesses sociales de son programme pour rassurer les milieux économiques.
Dans les discours avant les élections, Jordan Bardella défendait la retraite à 62 ans avec 42 annuités mais a annoncé que les promesses ne seraient tenues qu’au regard des marges qu’un audit sur les comptes de l’Etat permettrait. La manoeuvre était d’autant plus grosse qu’elle se fonde su une méconnaissance du financement des retraites par répartition qui ne sont pas financées sur le budget de l’Etat mais sur les cotisations patronales… et hélas salariales… Ce n’est qu’un exemple des renoncements liés au fait de ne pas vouloir toucher aux intérêts capitalistes. Le refus de nuire aux intérêts des capitalistes marquait aussi les solutions de financement de la suppression de la TVA sur les produits de première nécessité ou encore les augmentations de salaires.
Si cette phase électorale a permis de montrer que le RN met en avant une politique sociale et se réclame du peuple mais se moque de lui, d’autres démonstrations restent à faire. Quel serait le soutien du RN à une campagne contre les licenciements qui concernerait l’ensemble des travailleurs et des travailleuses, là où nous savons que son soutien détourne l’attention de la responsabilité des capitalistes pour la focaliser sur les travailleur·es immigré.es ? Quel serait le soutien du RN à un mouvement contre la précarité et une augmentation des salaires, là où il vote contre l’instauration de salaires minimum au Parlement européen ou contre la réduction des inégalités hommes-femmes en matière de salaire et contre la directive entendant réguler les pratiques de plateformes (Uber ec.) ? Quel serait le soutien du RN par rapport à un mouvement défendant l’enseignement public, laïque et gratuit, de la maternelle à l’université, alors que nous savons qu’il favorisera davantage encore que les gouvernements qui se succèdent, l’enseignement privé ?[1]
Mais l’extrême droite ne se réduit pas à sa représentation politique officielle…
Elle s’insinue dans tous les rouages d’une société capitaliste lorsque la « stabilité » sociale nécessaire pour optimiser les profits justifie la ségrégation et la répression sociale avec l’idéologie qui l’accompagne, pour désigner des groupes sociaux bouc-émissaires. Plus sournoisement que Reconquête, le parti de Zemmour, ou que les groupuscules d’extrêmes droites, d’autres phénomènes marquent la période par des caractéristiques d’extrême droite moins visibles mais parfois tout aussi dangereux :
_ Lorsque François Bayrou, premier Ministre français, parle de submersion migratoire en France et supprime l’Aide Médical d’Etat pour les migrant.es, il pratique une politique d’extrême droite.
_ Lorsque les élu.es d’une Région suppriment des dizaines de millions d’euros de subventions à la culture avec un impact sur les Planning familiaux et sur tout le monde associatif et culturel comme dans les Pays de Loire, ces élu.es pratiquent une politique d’extrême droite.
_ Lorsque dans les établissements scolaires, les communautés musulmanes sont stigmatisé.es en fonction des vêtements qu’iels portent, les fonctionnaires qui appliquent l’islamophobie d’Etat participent à la mise en oeuvre de politiques d’extrême droite.
_ Lorsque les Préfectures font du zèle pour appliquer des règles qui empêchent la régularisation de certain.es exilé.es, l’Etat et sa Police pratiquent dans les faits une politique d’extrême droite.
_ Lorsque la Police et la Justice répriment les mouvements sociaux avec une intensité accrue, renforcées dans leur « légitimité » par l’empilement des lois Sécuritaires des gouvernements qui se succèdent depuis des années, y compris les gouvernements dirigés par le « Parti Socialiste », le Régime s’enfonce toujours un peu plus dans les nuances de l’extrême droite. Comment par exemple caractériser un Régime dans lequel des représentant.es de l’Etat se rendent responsables d’empêchement d’envoi à l’hopital de blessé.es graves, victimes de violences policières, comme lors de la manifestation de Sainte Soline[2] en mars 2023 ?
_ Lorsqu’un Etat laisse une organisation comme la FNSEA, Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles, représenter les intérêts de tout un secteur de production, des producteurs et productrices étranglées par les banques, aux gros agriculteurs qui attendent leurs faillites pour récupérer leurs biens de production, l’Etat accepte de fonctionner selon un ordre corporatiste, élément caractéristique du fascisme…
Le mouvement social en première ligne :
Dans le monde agricole, même si c’est à la Coordination rurale que les médias attribuent la plus forte accointance avec l’extrême droite, la poussée de la Coordination rurale aux dernières élections professionnelles pour les Chambres d’agriculture doit aussi être lue comme une volonté pour certains agriculteurs de s’autonomiser d’une FNSEA corporatiste dans laquelle les petit.es exploitant.es opprimé.es sont étouffé.es par les gros capitalistes de la profession. C’est la mobilisation des agriculteurs qui a permis aussi de faire tomber les masques d’une FNSEA structurellement « fasciste » et trop liée aux intérêts capitalistes pour s’impliquer pleinement dans le mouvement au delà de quelques coups pour sauver la face.
Concernant l’extrême droite dans les Préfectures et la Police, la problématique est différente car les masques sont tombés depuis longtemps… La répression des travailleurs et travailleuses sans papiers ou des mobilisations d’exilé.es pour le respect de leurs droits et des conditions de vie décentes, appelle désormais clairement le développement de systèmes de solidarité incluant l’autodéfense sous toutes ses formes. Des points d’appui existent, comme les mobilisations, souvent locales, contre la construction de Centres de Rétention Administrative (CRA) par exemple[3].
Face à l’essentialisme de l’extrême droite qui privilégie bien souvent la fonction reproductrice du corps des femmes contre leurs droits à disposer de leurs corps, c’est le mouvement féministe qui fait la preuve du glissement de la période, en exigeant que le droit à l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) soit un droit effectif, contre des délais de rendez vous trop importants, la « clause de conscience » de médecin.es refusant de les pratiquer, la fermeture de centres d’IVG…
Face aux moyens matériels de diffusion idéologique et de continuité des logiques coloniales, on remarquera que la centralité du principe de souveraineté nationale dans l’idéologie d’extrême droite ne s’applique pas aux pays que certains de ses membres s’appliquent à piller. C’est par exemple le cas de Vincent Bolloré et de son groupe, qui fait 80% de son chiffre d’affaires en Afrique mais possède des médias qui ne cessent de présenter les exilé.es comme des personnes venant « piller » la France quand il ne véhicule pas carrément la théorie du « grand remplacement »… En cela la campagne « Désarmer Bolloré »[4], lancée par Les Soulèvements de la Terre, entend s’attaquer directement aux moyens matériels et idéologiques de l’extrême droite : de son emprise médiatique à la perpétuation d’un ordre colonial en passant par les dégats écologiques et l’exploitation des travailleurs et travailleuses que pratique ce groupe !
Dans les exemples ci-dessus, on remarque qu’il n’existe pas de phénomène émergent à grande échelle de lutte de la classe ouvrière contre l’extrême droite. Pourtant des luttes existent, lorsque les syndicats luttent pour les mêmes droits au sein des entreprises, des établissements publics ou des associations. Elles ne prennent cependant pas l’ampleur et la visibilité qu’elles mériteraient dans la période. Les luttes se placent bien souvent sur le plan juridique, à la fois parce que la culture des luttes collectives d’action directe (grève etc.) recule face à celle de la lutte juridique dans les organisations du mouvement social, mais aussi, dans un rapport dialectique avec la tendance précédente, parce que la société est elle même traversée par une crise de la conscience de classe, la culture capitaliste individualiste s’immiçant dans les esprits. Il se pose alors la question de l’unité des organisations et du mouvement social pour construire des rapports de force suffisants pour empêcher les reculs voire obtenir les petites victoires qui permettront de reconstruire une culture de lutte collective dans toutes ses dimensions. Pour autant, l’unité doit être étudiée sous l’angle des contradictions pour déterminer une bonne stratégie…
Réflexions sur l’unité des organisations syndicales et politiques :
L’unité politique avec le Parti Socialiste (PS) vraiment ?
Avant le NFP, la France Insoumise avait déjà été à l’initiative de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES) pour les élections législatives 2022. Le but affiché était de maximiser les chances d’obtenir des députés d’une alliance « de gauche » entre la France Insoumise (FI), le Parti Communiste Français (PCF), Europe Ecologie Les Verts (EELV), Génération.s et le PS.
Nous n’avons pas de certitude quant à la stratégie qui avait poussé la FI, force majoritaire à gauche avec une implantation militante souvent intéressante localement à l’époque et encore maintenant, à vouloir faire alliance avec 3 partis ayant participé aux gouvernements de Hollande et alors que le PS était à l’époque exsangue électoralement et financièrement. Quelle était la stratégie de la LFI qui a parfois retiré des candidat.es reconnu.es localement pour leur engagement au profit de candidat.es de ces ex-partis qui avaient participé aux politiques austéritaires et déjà hautement répressives socialement des précédents gouvernements ? Il faut se rappeler la répression des mobilisations contre la loi Travail 2, caractérisée par des violences policières dont l’intensité avec celles employées contre le mouvement des Gilets jaunes avait formé un continuum… Pourquoi remettre en selle un parti dit socialiste incarnant les politiques austéritaires, la répression sociale et même les lois anti-immigration voire racistes comme les lois Cazeneuve[5] ou la circulaire Valls[6] ? Les dernières déclarations de Lionel Jospin[7], ancien Premier Ministre, et encore référence « morale » du PS, ne condamnant pas les annonces de Retaillau sur les reconduites à la frontière mais demandant à « juger sur les faits » (sic) montrent encore bien l’idéologie qui anime ce parti…
Pour expliquer une telle démarche de remise en selle d’un parti qui aura apporté sa pierre au développement de l’extrême droite, on ne peut s’empêcher de penser à l’hypothèse d’une stratégie très utilisée à gauche, y compris dans le monde syndical, qui consiste à s’allier avec une organisation plus à droite pour répartir les responsabilités de ses propres renoncements potentiels auprès du peuple…
Depuis, le PS s’est refait une petite santé et se permet même de participer aux campagnes de dénigrement de la France Insoumise…Il a brisé l’unité du NFP, choisisssant de ne pas voter la censure contre le gouvernement Bayrou au prétexte que des « miettes » auraient été obtenues, notamment le recul sur la suppression de 4000 postes dans l’Education. Pourtant, le budget du gouvernement annonce la continuité des réformes structurelles qui annoncent des reculs sociaux et écologiques importants, notamment contre la Sécurité sociale… C’est le choix de la « responsabilité » selon le PS… Mais entériner de nouveaux reculs sociaux est-il raisonnnable ?
En se liant avec une telle organisation, apparaît-on comme faisant parti de la solution ou du problème ?
Une stratégie politique à mettre au regard de la stratégie syndicale :
La forte participation aux manifestations pendant le mouvement contre la réforme des retraites en 2023 est souvent attribuée au nombre des organisations syndicales qui y appelaient. L’unité des 8 fédérations et confédérations[8] a effectivement permis de mettre du monde dans les rues. Pour autant, la contrepartie de cette visibilité s’est accompagné d’une stratégie au final dirigée par la CFDT qui appelait à « bloquer la réforme, pas le pays ». Les moyens pour développer les grèves et le blocage économique n’ont pas été mis en oeuvre de manière conséquente par les appareils syndicaux. Sans assumer de ne pas vouloir mettre en oeuvre ces moyens, l’argument classique consistant à renvoyer la responsabilité de l’organisation de la grève reconductible ou de la grève générale aux travailleurs et travailleuses, à l’image de la déclaration de la co-secrétaire nationale de Solidaires, fédération pourtant parmi les plus combatives à la base dans l’arc intersyndical : « Et puis, la reconduction ne s’acte pas en appuyant sur un bouton, c’est aux salariés de la décider en assemblée générale ».
Mais quelles directions syndicales ont réellement aidé les acteurs et actrices du mouvement à développer des assemblées générales souveraines, décidant et mettant en oeuvre leurs décisions ? Peut-on renvoyer la responsabilité de leurs mises en oeuvre à tous les niveaux aux individu.es sans les organisations ?
Ce qui se passait bien souvent, c’était au mieux des assemblées consultatives dans lesquelles les cadres syndicaux prenaient « la température » pour renvoyer les décisions aux instances intersyndicales locales, bien souvent elles-mêmes soucieuses de ne pas se mettre en porte à faux de l’intersyndicale nationale…
A la fin du mouvement, c’est ausi la direction de la CFDT qui a assumé de ne pas vouloir continuer la mobilisation une fois la réforme adoptée par le gouvernement, n’oubliant pas de le critiquer mais légitimant tout de même le pouvoir politique institutionnel.
La CFDT aura ainsi permis à l’ensemble des autres organisations de rester dans le cadre légaliste du « dialogue social » et de renvoyer les espoirs de changement aux élections politiques ultérieures, en se cachant derrière la stratégie de l’unité. Par rapport aux autres directions syndicales qui se plaisent à se distinguer du « réformisme » et du légalisme de la CFDT, on ne peut pas s’empêcher de faire le parallèle avec ce qui se passe à la gauche de la gauche en politique : il est très pratique de faire l’unité avec plus à droite que soit pour ne pas assumer ses propres carences, renoncements ou considérations communes coupables…
De ce point de vue, la conscience partagée de ne pouvoir changer profondément les choses que grâce aux institutions politiques s’est également traduite par l’investissement de la plupart des organisations syndicales pour la campagne du NFP. S’asseyant sur le principe d’indépendance et même de neutralité politique vis-à-vis des partis, les appareils syndicaux se sont parfois montrés plus volontaristes encore pour faire les campagnes du NFP, que pour aider les mobilisations à se développer et se coordonner pendant les mouvements sociaux.
La majorité de la population ayant une tendance à « déléguer » les responsabilités au pouvoir politique institutionnel, il n’est pas étonnant que des syndicalistes en fassent de même. Cette tendance ne doit pas être dans la plupart des cas vue comme une trahison mais comme une erreur politique. C’est une erreur politique car elle encourage la tendance à la délégation et au réformisme plutôt qu’à l’action directe et à l’établissement de rapports de forces en dehors des urnes : les capitalistes se confinent-ils au pouvoir institutionnel elleux ? Non… ils et elles exercent le chantage à l’investissement et le lock out par exemple…
C’est aussi une erreur politique car vis-à-vis de l’extérieur de la communauté militante « de gauche », elle donne l’image d’une communauté politico-militante qui peut davantage apparaître comme une partie du problème plutôt qu’une solution. Cette image pourrait être renforcée par le « choix de responsabilité » du PS qui a refusé la censure d’un gouvernement Bayrou qui va appliquer l’austérité avec ses conséquences sur la précarité, l’accès au logement, à l’alimentation, à la santé et les salaires… C’est sans doute ce « choix de responsabilité » qui se répand dans les organisations syndicales et aboutit à ce que nous n’ayons aucun plan de bataille social, à un moment où les étudiant.es et les personnels se mobilisent dans les universités par exemple[9]…
Encore une fois, ces stratégies font-elles apparaître celles et ceux qui les mettent en oeuvre comme une partie du problème ou de la solution ?
Face à l’extrême droite : la pari de la lutte de classe et de l’organisation.
La question de la subjectivité des « masses » et du rôle des organisations :
Il est difficile de savoir quelle part du vote RN est due à une adhésion idéologique et quelle part est due à la stratégie du « dégagisme ». Pour celles et ceux dont la priorité était de dégager les macronistes, l’unité « Républicaine » du NFP avec les candidat.es de Renaissance a sans doute renforcé la croyance dans une propagande d’extrême droite qui s’est présentée hypocritement mais habilement comme « anti-système » ou comme la seule force politique incarnant la rupture avec le macronisme. Sans outils pour analyser finement les stratégies de vote, nous sommes malgré tout obligés de considérer que l’idéologie d’extrême droite a marqué des points dans toutes les catégories de la population[10]. Cependant, sans nier le racisme structurel d’une société française marquée par le néocolonialisme, un des enjeux du combat contre l’extrême droite est de construire une force sociale « anti-système » mais… « gauche ».
Tant qu’une telle force ne sera pas identifiable à une échelle de masse, il y a fort à parier, malgré toutes les stratégies unitaro-unitaires des partis ou organisations syndicales, que l’extrême droite continuera de s’implanter dans les catégories sociales dont les intérêts sont pourtant défendus sur papier par les organisations « de gauche ».
Du fait des stratégies évoquées précédemment ou des pratiques trop affinitaires de la plupart des organisations d’extrême gauche en France, ou encore de la sociologie de celles et ceux qui animent les appareils des organisations du mouvement social, une telle force reste à construire…
Du fait du fonctionnement du parlementarisme, elle ne pourra pas se construire dans un cadre institutionnel dans lequel se règleraient les conflits de classe.
Une des difficultés de la période tient dans le fait que le parlementarisme structure les stratégies des directions politiques et syndicales de gauche. En ne faisant pas le pari du développement de la conflictualité de classe sur le terrain de la grève, du blocage économique ou d’actions directes, elles ne permettent pas aux individus de s’en approprier les concepts et de faire les expériences nécessaires à leur mise en oeuvre et à l’établissement d’un rapport de forces à terme suffisant. Sans « outil » pour développer une conflictualité suffisante pour changer le système ou au moins obliger ceux qui le dirigent à agir autrement, le risque est que certaines catégories d’exploité.es et d’opprimé.es cherchent d’autres groupes sociaux comme boucs émissaires sur qui faire reposer une parti de la responsabilité des problèmes ou sur qui transférer une parti de leur propre exploitation et oppression. « Dominant avec les dominés, soumis aux dominants », tel est le modèle des relations sociales idéales de l’extrême droite… Le développement de la conflictualité sociale ne peut pas être renvoyé aux individus. Ce devrait être le rôle des organisations qui prétendent représenter les intérêts du mouvement social aujourd’hui !
Faire reculer l’extrême droite dans les urnes sans développer la conflictualité et la lutte de classe, c’est comme comprimer un ressort qui ne reviendra qu’avec plus de force plus tard.
Nous payons par exemple sans doute aujourd’hui le fait que les organisations syndicales ne soient pas intervenues en tant que telles dans le mouvement des Gilets jaunes ou pour l’appuyer, la grande majorité de leurs directions[11] dénonçant au contraire « l’expression des revendications par la violence » et condamnant ainsi implicitement le mouvement le 8 décembre 2018, de manière là aussi unitaire[12].
Pourtant, le syndicat est un outil indispensable contre l’extrême droite :
Si nous sommes critiques par rapport au confinement institutionnel des stratégies syndicales mises en oeuvre depuis des années, nous réaffirmons que les syndicats sont des outils incontournables pour combattre l’extrême droite.
Il y trois écoles face à la remise en question des stratégies de les directions syndicales. Celle qui les critique et les rejette en bloc du fait des orientations et des pratiques que nous avons décrites ci-dessus ; celle qui ne veut pas critiquer leurs orientations, argumentant qu’elles sont dans le même camp social que le mouvement et que les critiquer est contre-productif pour faire face aux attaques de la bourgeoisie et l’extrême droite ; et celle qui, pour convaincre les personnes non encore organisées de les rejoindre, consiste à en critiquer les orientations et les pratiques pour montrer qu’elles pourraient être plus utiles à la lutte de classe. Nous sommes de cette dernière école.
A celleux qui nous reprocheraient de faire le jeu de l’extrême droite, nous répondons que c’est en défendant la stratégie des directions et en rejetant la responsabilité de l’inaction sur les travailleurs et travailleuses non organisé.es, que nous risquons d’accentuer le sentiment que les organisations syndicales, lié.es à la gôche de la gauche et parfois même au PS, font partie du problème plutôt que de la solution.
C’est en luttant dans nos organisations syndicales pour une indépendance des partis de « gôche » et de l’Etat, pour une rupture avec « le Dialogue social » qui embourbe une grande partie des forces militantes dans des discussions stériles avec des interlocuteur.ices institutionnel.les, que nous en ferons des outils au service de la lutte de classe, incontournables pour garantir de manière pérenne l’égalité des droits des travailleur.euses, avec ou sans emploi, avec ou sans papiers.
Des réorganisations syndicales ont actuellement lieu en France. Parmi les arguments du regroupement de la CGT et de la FSU dans une « maison commune », celui de la nécessité d’unifier le syndicalisme face à l’extrême droite revient. Ce regroupement pourrait effectivement être une bonne chose mais s’il ne se fait pas en parallèle d’une rémise en question des structures syndicales vis-à-vis de la stratégie du « Dialogue social », il sera inopérant face à la montée des extrêmes droites.
Quelle place pour un parti révolutionnaire dans cette stratégie ?
Sur le plan de la caractérisation de la situation, les injonctions à l’unité avec « le diable et sa grand mère » s’appuient bien souvent sur la montée du nazisme en Allemagne ou une prétendue urgence du fait d’un mouvement social qui disparaitrait si l’extrême droite accédait officiellement au pouvoir. La place d’un parti est peut être d’abord de mettre en avant la nécessité de prendre temps d’une construction solide, non contre-productive, pour faire face à l’extrême droite. Elle est peut être, au vu de la sociologie de « la gauche » et du monde syndical et politique actuel, de dire qu’il faut se préparer à ce que les extrêmes droites continuent de monter, avec le risque de dépassement de leurs contradictions elles aussi vis-à-vis de l’Etat et des institutions politiques. La différence étant que pour leurs parts, l’Etat bourgeois et particulièrement la 5ème République avec ses exécutifs et ses forces de répression sociale, sont des outils qui leur sont beaucoup plus profitables…
La place d’un parti mettant au coeur de sa stratégie la lutte de classe est de préparer cette montée, conscient qu’elle ne signifiera pas fin de la lutte de classe, comme l’ont montré les situations au Brésil ou en Pologne.
Sur le plan de l’organisation, la place d’un parti pourrait être, en apparence, paradoxalement de lutter pour l’indépendance entre les organisations politiques et syndicales, pour préserver la capacité des syndicats à constituer un véritable front de classe face à l’extrême droite. C’est aussi défendre dans les organisations syndicales que celles-ci rompent avec leur volonté d’hégémonie sur la représentation du mouvement social. Cette volonté d’hégémonie, sous-tendue en partie par la conception selon laquelle elles doivent être les principales interlocutrices des pouvoirs publics, s’accompagne bien souvent d’une invisibilisation des autres formes d’organisation ou d’auto-organisation du mouvement social, quand elle ne s’accompagne pas d’une disqualification souvent calomnieuse de ces forces, alors que celles-ci pourraient être des alliées sur le terrain de la lutte de classe. Des avancées existent sur le terrain des luttes féministes et écologistes, mais il reste des avancées à faire sur le plan de l’antiracisme.
Défendre l’ouverture des syndicats à des formes d’organisation différentes est d’autant plus important dans la période à venir que les syndicats n’apparaissant pas forcément comme des outils de combat social, des mouvements « spontanés » d’ampleur, avec des caractéristiques proches de celui les Gilets jaunes, pourraient réapparaitre. Enfin, pour la défense des organisations dans lesquelles elle intervient pour elle même, une organisation révolutionnaire devrait défendre le développement de l’autodéfense en incluant le développement de solidarité face à la répression policière, judiciaire et aux attaques directes de l’extrême droite.
Le rôle d’un tel parti révolutionnaire est aussi de s’opposer et de proposer des alternatives à tout ce qui caractérise l’exploitation et l’oppression capitaliste, caractéristiques débouchant inévitablement sur des injustices et inégalités et nécessitant des formes autoritaires de pouvoir pour maintenir cet « ordre ». A la privatisation, opposons la socialisation des moyens de production et des solidarités. A la désignation de « minorités » sociales comme bouc émissaires, désignons les profiteurs et profiteuses : les capitalistes ! A l’idée qu’il y aurait une essence humaine et une hiérarchie sociale à respecter pour vivre en paix, opposons l’évolution, l’échange et l’égalité comme fondements de la société.
[1]https://www.cgt.fr/actualites/lutte-contre-lextreme-droite/10-points-sur-lesquels-lextreme-droite-releve-de-limposture-sociale
[2]https://litci.org/fr/interview-sur-la-mobilisation-contre-les-mega-bassines-a-sainte-soline/
[3]https://paris-luttes.info/+-a-bas-les-cra-+
[4]https://desarmerbollore.net/
[5]https://www.gisti.org/spip.php?article19
[6]https://www.gisti.org/spip.php?article2957
[7]https://www.france.tv/france-5/c-l-hebdo/saison-9/6921256-censure-budget-submersion-migratoire-lionel-jospin-s-exprime-dans-c-l-hebdo.html (à 15’30 »)
[8]CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC, UNSA, Solidaires et FSU
[9]https://emancipation.fr/2025/02/09/rennes-la-fsu-rate-le-coche-des-luttes-etudiantes-et-brise-sa-vitrine-pluraliste/
[10]https://www.ipsos.com/fr-fr/europeennes-2024/sociologie-des-electorats-2024
[11]Seule la direction de Solidaires n’avait pas signé le communiqué du 5 décembre 2018.
[12]https://www.cfdt-ufetam.org/situation-sociale-declaration-des-organisations-syndicales-cfdt-cgt-fo-cfe-cgc-cftc-unsa-fsu/
