Après la mort du fondateur du Front National, cet article vise à restituer aussi brièvement que possible quel individu il a été. Un autre reviendra sur les réactions politiques et médiatiques qui ont suivi son décès.
Le couteau de J.M. Le Pen, fabriqué pour les Jeunesses hitlériennes, dont la lame porte son nom, ainsi que la mention 1er REP, son régiment en Algérie. Ce poignard a été oublié dans la Casbah d’Alger, auprès de la famille Moulay. Le père de cette famille a été torturé dans la nuit du 2 au 3 mars 1957 par une vingtaine de parachutistes dirigés par Le Pen. Photo Raphaël Dallaporta pour « Le Monde ».
Le député-para Le Pen en Algérie
Élu député du département de la Seine en 1956 pour l’éphémère mouvement poujadiste, Le Pen décide de s’engager dans la guerre contre le peuple algérien en lutte pour son indépendance. De janvier à mars 1957, le lieutenant du 1er Régiment Étranger de Parachutistes participe en tant qu’officier de renseignement à la tristement célèbre « Bataille d’Alger ». Le Pen s’y est fait connaitre comme tortionnaire. Même si cela n’a pas pu être démontré lors d’un procès – parce que l’impunité était garantie par les Accords d’Évian et que l’Etat français n’assume toujours pas sa barbarie coloniale – cela ressort clairement des témoignages, recueillis par des historien.nes[1] et des militant.es, auprès de victimes et de témoins oculaires, donnant des détails précis, concordants et invariants sur le rôle de Le Pen dans des opérations de torture, notamment dans la Casbah d’Alger. De plus, Le Pen l’a dit lui-même au journal Combat en 1962 : « Je n’ai rien à cacher. J’ai torturé parce qu’il fallait le faire »[2], avant de changer de posture en 1984-85, après les premiers succès électoraux du FN qui l’ont conduit à attaquer en diffamation Le Canard Enchainé et Libération et à gagner contre eux en 1989. Plus récemment, il est revenu sur ces horreurs en ces termes : « Moi je trouve ça tout à fait normal, naturel, que l’on extorque le renseignement de tueurs organisés »[3]. Il justifie la torture, au prétexte que ce serait un moyen de sauver des vies innocent.es, et reconnait y avoir participé à mots couverts : « Je le fais sous les ordres de mon capitaine. On prend les risques qui sont liés à la guerre »[4].
Le FN, fondé en 1972
Il dirige la campagne présidentielle du candidat d’extrême droite Jean-Louis Tixier-Vignancourt en 1965, puis cette mouvance politique éclate l’année suivante. C’est en 1972 qu’Ordre Nouveau va chercher Le Pen pour créer un parti unifié regroupant la diversité de l’extrême droite française. C’est ainsi que nait le Front National, à la tête duquel on trouve notamment, hormis Le Pen : Roger Holeindre (ex-OAS[5], qui a passé 4 ans en détention) ; François Brigneau (ancien collabo, emprisonné à la Libération et multi-condamné pour propos antisémites) ; Alain Robert (figure notoire de l’extrême droite violente et des Étudiants nationalistes, avec Occident, le GUD, etc.) ; Pierre Bousquet (ancien Waffen-SS). La fondation du FN est parrainée par le Mouvement Social Italien (parti se revendiquant de Mussolini) et son chef Giorgio Almirante. La flamme tricolore verte-blanche-rouge du MSI passe au bleu-blanc-rouge et se fait symbole du FN[6]. Le Pen niera cette évidence, et peu après la fondation du Front, il en exclura les éléments d’Ordre Nouveau (Brigneau, Robert…).
Le décollage du FN dans les années 1980
Rapidement, après l’échec électoral de Le Pen en 1974, et sous la houlette de François Duprat – idéologue néofasciste également passé par Ordre Nouveau[7] – c’est la question de l’immigration qui est mise au cœur de l’orientation du FN, avec la notion de préférence nationale. C’est celle-ci qui tient lieu de ligne de continuité sur le fond entre le FN de 1972 et le RN actuel, malgré les ruptures sur la forme, notamment entre le père et la fille Le Pen.
En 1976, dans des circonstances restées douteuses, Le Pen hérite de la fortune du riche essayiste facho Hubert Lambert, lui-même héritier de l’entreprise familiale de matériaux de construction. Hormis de fortes sommes soupçonnées d’être passées en Suisse, la vaste demeure de Montretout à St Cloud (92) appartient au pactole. Dès lors, Le Pen consacrera tout son temps à son activité politique. Mais à la présidentielle de 1981, le FN reste très isolé et Le Pen ne parvient même pas à obtenir les signatures d’élu.es pour être candidat.
C’est à partir de 1983 et le scrutin municipal partiel de Dreux que la thématique du rejet de l’immigration prend son essor, avec la victoire d’une liste RPR-FN et l’élection du FN J.P. Stirbois comme maire adjoint. Le contexte : la gauche gouvernementale a renoncé aux réformes sociales. En février 1984, Le Pen qui s’était plaint de ne jamais être invité à la télé, y parvient, avec l’aide de Mitterrand. Le flot du FN augmente alors, passant de 300 adhérent.es à 10 000 dans les jours suivant ladite émission L’Heure de Vérité[8]. En juin 1984, la liste FN obtient 11% aux élections européennes. La montée en puissance du FN vient de commencer…
Le musée des horreurs des « petites phrases » … et 25 condamnations
La collection immonde de faits violents, calembours nauséabonds et saillies négationnistes, racistes, antisémites, sexistes, homophobes… auxquelles nous a habitué.es Le Pen père avait débuté plus tôt. Au total, cet individu a été condamné 25 fois en Justice. Les raisons sont nombreuses, et vont de « coups et blessures volontaires »[9] à « apologie de crime de guerre et complicité »[10], « antisémitisme insidieux »[11], « provocation à la haine, la discrimination et la violence raciale »[12], « injure publique »[13]. Il s’est aussi illustré par des propos sexistes et misogynes[14], et en 2019 Le Pen a aussi été condamné pour propos homophobes. Parmi ses boucs émissaires, toutes celles et ceux qui ne sont pas de type européen, en particulier les populations d’origine africaine, maghrébine, les Rroms[15], les Juifs…
L’antisémitisme de Le Pen est permanent, même si beaucoup le cachent ou l’édulcorent. Il va de pair avec le négationnisme. L’ancien maire de Nice, Jacques Peyrat, passé par le FN, dit de lui : « Il [voyait] des juifs partout, il leur [crachait] à la gueule »[16]. En 2014, Le Pen sévit encore sur ce point, s’en prenant aux artistes opposé.es au FN, et répond à une question à propos de la participation de Patrick Bruel (de confession juive), déclarant : « Ah oui, ça m’étonne pas… écoutez, on fera une fournée, la prochaine fois »[17].
Parmi ses ignominies négationnistes, on rappellera encore l’affaire du « détail ». En 1987, sur RTL, il présente les chambres à gaz comme un « point de détail dans l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale », ajoutant que « ce n’est pas une vérité éprouvée à laquelle tout le monde doit croire »[18]. Cela lui vaut une autre condamnation pour contestation de crime contre l’humanité. Mais il va répéter ces propos au long de sa carrière politique[19].
C’est un monstre fasciste qui vient de mourir
Tout ceci pour rappeler – notamment à celles et ceux, les plus jeunes, qui n’ont pas vécu tous ces moments – qui était réellement Jean-Marie Le Pen : un tortionnaire, un raciste, un antisémite, un négationniste, un sexiste, un homophobe. Bien sûr, un pareil individu était aussi un ennemi juré des travailleurs/ses. C’est un vrai fasciste à la française qui vient d’être enterré, et l’histoire de ses conflits avec sa fille Marine, en particulier après 2011, ne doit pas le faire oublier. La fille, contrairement à son père, avait compris que les saillies négationnistes et antisémites rendaient impossible l’accession du FN – puis du RN – au pouvoir.
L’exclusion du « président d’honneur » du parti en 2015 ne change pas le fond de cet infâme parti. Ses fondateurs n’ont pas changé, sa logique politique de base non plus, le ciment du FN-RN, la préférence nationale, a perduré et la haine est restée au cœur du patrimoine génétique de cette force politique. C’est un lifting au plan de la communication qui a été opéré à partir de 2011 avec le travail de « dédiabolisation » entrepris par Marine Le Pen : il fallait faire « propre sur soi » pour s’approcher du pouvoir et s’en saisir. Cette haine, transmise avec acharnement et professionnalisme par Le Pen et sa bande de racistes a infusé pendant des décennies dans la société française. Elle est aujourd’hui omniprésente, s’étalant notamment dans des médias qui en font commerce.
Alors que le RN d’aujourd’hui reste en position d’arbitre du gouvernement Bayrou à l’Assemblée nationale, il était indispensable de replacer à l’avant-scène tout ce qui précède. Nous verrons dans un prochain article comment, à l’inverse, les cercles dominants des médias et de la politique institutionnelle ont, par leur attitude, joué à nouveau un rôle funeste qui ne peut qu’aider le RN et Marine Le Pen dans leurs ambitions politiques.
[1] Notamment Pierre Vidal-Naquet et Raphaëlle Branche.
[2] https://www.mediapart.fr/journal/dossier/culture-et-idees/le-pen-en-algerie-lutter-contre-l-oubli
[3] 4 décembre 2019, interview donnée à Ivanne Trippenbach, pour le Monde, in :
[4] Idem.
[5] Organisation Armée Secrète, organisation terroriste pro-Algérie française.
[6] Cf. le documentaire « Jean-Marie Le Pen : À l’extrême ». Podcast France Télévisions.
[7] Et mort dans un attentat jamais élucidé en 1978
[8] Chiffres du FN donnés par le documentaire « Jean-Marie Le Pen : À l’extrême ». Podcast France Télévisions.
[9] En 1964, après une altercation provoquée par Le Pen, au volant de sa voiture, Bd St Germain en 1960. En campagne électorale en 1998, il est contesté par des opposant.es et, devant les caméras de télé, il s’en prend physiquement à une candidate socialiste à Mantes-la-Jolie, ce qui lui vaut une condamnation à un an d’inéligibilité et trois mois de prison avec sursis.
[10] Pour avoir édité, avec sa société Serp, un disque de chants nazis.
[11] En 1985, Le Pen parle à la fête du FN, s’en prenant à des journalistes juifs : « Je dédie votre accueil à Jean-François Kahn, à Jean Daniel, à Yvan Levaï, à Elkabbach, à tous les menteurs de la presse de ce pays, déclare-t-il. Ces gens-là sont la honte de leur profession. Monsieur Lustiger me pardonnera ce moment de colère, puisque même Jésus le connut lorsqu’il chassa les marchands du temple, ce que nous allons faire pour notre pays. »
[12] Sur la thématique de « l’invasion » que subirait la France par les migrants.
[13] Pour avoir déclaré, par rapport à Michel Durafour, ministre de la Fonction publique d’alors « Monsieur Durafour-crématoire, merci de cet aveu ».
[14] https://ancre-magazine.com/jean-marie-le-pen-femmes-sexiste-misogyne/
[15] Il a été condamné deux fois en justice en 2013 et 2016 à propos des Rroms.
[16] https://www.liberation.fr/politique/jean-marie-le-pen-a-lextreme-un-documentaire-inedit-sur-le-fondateur-du-front-national-sur-france-5-20250112_DEIPJHON6RHZ5CJPQXRW4LEKZQ/
[17] https://www.radiofrance.fr/franceinter/propos-sur-la-fournee-et-patrick-bruel-le-proces-de-jean-marie-le-pen-doit-se-tenir-ce-mercredi-9526419
[18] https://www.mediapart.fr/journal/politique/070125/jean-marie-le-pen-pere-refondateur-de-l-extreme-droite-francaise-est-mort
[19] Nouvelles condamnations en 1997 et en 2017. A chaque fois, Le Pen parle de « détail » et croit se justifier…
