
Ce que pense la gauche en France
Début mars 2022, à Versailles, dans le cadre de la présidence française de l’Union européenne, s’est tenu un sommet informel du Conseil européen avec les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE. L’invasion de l’Ukraine par la Russie venait d’avoir lieu le 24 février et devait naturellement marquer ce sommet, la militarisation de l’UE étant à l’ordre du jour.
Cependant, la question la plus souvent posée par les journalistes, à l’hôte Emmanuel Macron et aux autres responsables politiques présents, la question la plus difficile à leur faire sortir de la tête, concernait la demande d’adhésion à l’UE déposée par l’Ukraine quelques jours après l’invasion russe. M. Macron a déclaré qu’il était « prêt à tout sauf à ce qu’un pays en guerre devienne membre de l’UE » et qu’il comptait toujours sur ses conversations téléphoniques avec M. Poutine pour le remettre sur la voie des négociations, tandis que Mark Rutte, Premier ministre des Pays-Bas, déclarait notamment : « Ce n’est pas le moment d’en parler ».
La nouvelle situation politique ouverte par l’invasion de l’Ukraine faisait que l’impérialisme européen en était encore à chercher la meilleure tactique pour ses intérêts politiques. Cependant, de manière atypique, il a suffi de moins de quatre mois d’évaluation de la candidature pour que les dirigeants européens établissent officiellement le statut de candidat de l’Ukraine à la fin juin 2022. L’Ukraine devrait alors remplir un certain nombre de conditions préalables pour que le processus se poursuive.
Pour que le processus avance, sept réformes ont alors été demandées. Principalement dans le domaine de la justice, de la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent, des relations avec les oligarques ou encore de nouvelles lois pour les médias. C’est autour des affaires de corruption que, semble-t-il, le régime ukrainien a pu faire sa toilette en vue de son entrée dans le « club » européen.
En janvier 2023, le vice-ministre des infrastructures, Vasil Lozinskii, a été arrêté dans le cadre de l’« escroquerie » des générateurs d’électricité. En mai 2023, le président de la Cour suprême d’Ukraine, Vsevolod Kniaziev, a été arrêté, soupçonné d’avoir reçu un pot-de-vin d’environ 3 millions d’euros. En septembre de l’année dernière, le parlement ukrainien a rétabli l’obligation pour les parlementaires de déclarer leurs biens, une exigence faisant partie des sept mesures de l’UE, mais également voulue par le FMI pour débloquer ses prêts au pays. Bien que cette mesure ait été approuvée par le parlement, il a été convenu qu’elle ne serait appliquée qu’avec un délai d’un an. Cette décision parlementaire intervient après la démission, sur demande de Zelensky, du ministre de la défense, Oleksii Reznikov, dans le cadre d’une nouvelle affaire de corruption présumée.
Cette lutte contre le virus endémique de la corruption capitaliste nous rappelle différents cas qui existent au sein des adhérents. Rappelons notamment les cas de Sarkozy jugé pour corruption et trafic d’influence, de Jacques Chirac en tant que maire de Paris, ou encore l’affaire Balkany, pour ne citer que quelques exemples en France. Rappelons aussi le cas récent de la chute du gouvernement au Portugal, à majorité absolue du PS (la social-démocratie), en raison de soupçons de corruption. Par conséquent, dans ce « club » européen, on s’entend comme larrons en foire !
Bien que tous les critères ne soient pas remplis, lors du sommet des 14 et 15 décembre 2023, le Conseil européen décide d’ouvrir les négociations pour l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, et avec elle de la Moldavie, tandis que la Géorgie obtient le statut de candidat.
C’est une « victoire pour l’Ukraine et pour toute l’Europe », se sont réjouis les gouvernants, qui ont dû neutraliser le Premier ministre hongrois Viktor Orbán en lui demandant de quitter la salle pendant le vote, ce qui a permis à la proposition de passer, en oubliant pour quelques minutes le bras de fer de ce dernier avec les fonds européens et son flirt avec Poutine.
Mais s’agit-il d’une victoire pour l’Europe ?
Pour les gouvernants et la classe bourgeoise, oui. Mais pour la classe ouvrière ukrainienne et l’ensemble de la classe ouvrière européenne, nous pensons que non. Cette UE est un projet de la bourgeoisie visant à « maintenir la paix » en Europe et à étendre un espace commercial. Mais même en Europe, ils n’ont pas maintenu la paix : rappelons le conflit des Balkans où ils ont participé à plusieurs bombardements avec l’OTAN et ont été complices du génocide de Srebrenica. Sans compter le nombre de fois où les forces européennes participent à des « missions de paix » dans le monde : Mali, Irak, etc. La paix européenne, c’est donc le maintien de l’ordre bourgeois et de l’impérialisme.
Cette Europe, dirigée par la France et l’Allemagne, a élargi l’« espace commun » européen et soumis les pays périphériques. C’est le bilan que l’on peut tirer du Portugal qui, après son entrée dans l’UE, a connu une forte désindustrialisation ; ou des pays récemment entrés dans l’Europe de l’Est qui ont vu leurs indices sociaux et économiques se dégrader ; ou encore de la Grèce qui s’est retrouvée sous le couperet du Conseil européen.
L’Union européenne est un projet bourgeois, dont l’objectif est de renforcer un bloc impérialiste européen dirigé avant tout par l’Allemagne et la France. Tous ceux qui prétendent la réformer de l’intérieur connaîtront certainement la même fin que Syriza lorsqu’ils tenteront de réformer le capitalisme dans leur propre pays, en préconisant les élections comme l’ultime salut pour les travailleurs. C’est dans cette logique que les camarades du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et de La France Insoumise (LFI) dérivent dangereusement.
Polémique avec la gauche et l’extrême gauche en France
A quelques semaines des élections européennes, les partis sont déjà entrés en pré-campagne. En février, le NPA « canal historique » de Philippe Poutou a rencontré LFI de Jean-Luc Mélenchon pour tenter, comme aux législatives, de se présenter ensemble. L’initiative du NPA mériterait en soi tout un débat, mais le sujet des alliances politiques et de leur prix programmatique n’est pas l’objet de ce texte.
Après la réunion, des communiqués ont été publiés de part et d’autre pour expliquer pourquoi il n’y avait pas non plus de fumée blanche pour les élections européennes. Le point de discorde était l’Ukraine et son adhésion à l’UE. Les communiqués sur la réunion sont courts mais explicites, et révèlent le projet politique que ces organisations ont pour la classe ouvrière, tant française qu’ukrainienne.
LFI a tenu à mettre en avant son pluralisme et son souci de construire « l’unité populaire » avec d’autres organisations. Mais cela ne sera pas possible avec le NPA, car contrairement à LFI, il est favorable à l’entrée de l’Ukraine dans l’UE. Nous comprenons que pour LFI, cela relève d’une incompatibilité. LFI affirme dans son communiqué qu’une telle position est contraire à son objectif « d’harmonisation sociale et fiscale » au sein de l’UE dans le but « d’accroître les droits existants ». L’adhésion de l’Ukraine, en revanche, mettrait en péril « nos droits sociaux, notre industrie et notre agriculture ». Le chauvinisme de gauche dans toute sa splendeur.
D’un autre côté, la justification du NPA en faveur de l’adhésion de l’UE à l’Ukraine est pour le moins opportuniste. Le NPA critique la position de rejet de la demande d’adhésion de l’Ukraine, expliquant qu’elle renforcera les « forces réactionnaires » qui se développent en Europe, et parce qu’elle ne tient pas compte de la demande « des courants progressistes en Ukraine qui cherchent un soutien dans la guerre contre Poutine ». Le NPA estime que défendre l’adhésion de l’Ukraine à l’UE affaiblit la montée de l’extrême droite et permet d’aller à la rencontre des « courants progressistes » ukrainiens. Nous pensons que cette vision linéaire ne prend pas en compte le projet de l’UE et son caractère impérialiste, tout en se basant sur la montée – bien réelle – de l’extrême droite, mais avec des caractérisations empiriques des courants ukrainiens, et en capitulant face à un cadre de raisonnement pro-UE.
La guerre en Ukraine ne sera pas résolue en défendant son entrée dans l’UE. Pour défendre l’Ukraine, il faut défendre son armée, sa résistance, c’est-à-dire la soutenir en termes de fourniture d’armes et d’autres éléments nécessaires. Sans ce soutien, nous pensons que la « paix » obtenue sera celle que souhaitent tous les dirigeants européens et américains, à savoir négocier la cession de territoires à la Russie, avec la bénédiction du pape François.
Nous partageons donc les critiques que fait Révolution Permanente (RP, appartenant à la Fraction trotskiste internationale – FT) à la LFI et au NPA et à leurs positions erronées, pour des raisons différentes, sur l’entrée de l’Ukraine dans le « club » de l’UE. Cependant, si les camarades de RP et de la FT ont raison dans leur caractérisation de l’UE et en ne considérant pas l’entrée de l’Ukraine comme une bonne chose pour la classe ouvrière ou même pour la solution du conflit, ils ont tort de défendre une politique de « neutralité » par rapport à la guerre en Ukraine.
Contrairement à nous, RP et la FT ne considèrent pas la guerre en Ukraine comme une guerre « juste » de « libération nationale ». Ils critiquent la partie de la gauche qui soutient Poutine, et l’autre partie qui soutient la résistance ukrainienne. Ils affirment que le soutien à un peuple opprimé et envahi, indépendamment du régime de Zelensky (un laquais de l’impérialisme), fait le jeu de l’impérialisme américain et européen et donc de l’OTAN.
Nous sommes en faveur de la victoire de l’Ukraine parce que nous pensons que l’invasion russe (la deuxième plus grande puissance militaire du monde) est une agression contre une nation et parce qu’elle a des intentions coloniales. Indépendamment (nous le soulignons) des critiques à faire à Zelensky, nous pensons que la « neutralité » de RP est un calcul linéaire de la situation politique comme s’il s’agissait de deux plateaux équilibrés sur la même balance. Notre position veut-elle dire ne pas critiquer Zelensky? Non, au contraire. Signifie-t-elle aussi qu’il ne faut pas critiquer l’impérialisme et l’OTAN ? Également non.
Brandissons le drapeau de l’internationalisme
Selon nous, il faut apporter tout le soutien possible à la résistance ukrainienne, et ce soutien signifie des armes pour vaincre l’invasion russe, même si, dans la pratique, ce soutien provient de puissances impérialistes qui jouent visiblement leur jeu dans la région. Le fait est que sans armes, la « paix » sera ce que voudront Poutine et les mêmes puissances impérialistes. C’est pourquoi nous ne devons jamais oublier de combiner cela avec la revendication anti-impérialiste. Des armes pour la résistance ukrainienne ! Ni l’UE, ni l’OTAN !
Nous savons également que l’absence d’une organisation révolutionnaire en Ukraine est un mal général dans le monde. Mais nous croyons qu’une victoire ukrainienne peut faire progresser la conscience de sa classe ouvrière et faire la lumière sur les intérêts de Zelenky et de ses alliés américains et européens. Seules, la défaite de Poutine et la fin de l’UE pourront ouvrir la voie à des États-Unis socialistes d’Europe, sans guerre et où les travailleurs pourront réellement se déplacer librement, sans exploitation ni oppression d’aucune sorte.
