Le train des mesures rétrogrades :

La casse des services publics et en particulier de l’école est manifeste à l’échelle internationale et la France ne fait pas exception. Les contre-réformes pleuvent depuis des années, et sont, à peine installées, remplacées, complétées par de nouvelles mesures, de telle sorte que le système scolaire est devenu en quelques années une institution absurde – incomprise des élèves, des personnels, des parents – et toujours plus liée aux intérêts économiques du marché du travail. La rentrée 2023-2024 a été marquée par de nouvelles annonces gouvernementales et un projet, piloté par Gabriel Attal alors Ministre de l’Éducation, dit du « choc des savoirs ». Il s’agit, en peu de mots, d’une mesure qui, en apparence, entend prendre en compte les élèves les plus en difficultés, mais qui, en réalité, vise à trier les élèves en « groupes de niveau » qui seront l’instrument d’un tri social effectué au plus tôt chez les enfants. A cette mesure de tri s’ajoute un discours sur les nécessités de renforcer les fondamentaux, qui s’accompagnerait d’une labellisation des manuels scolaires qui, jusqu’ici sont divers et dont le choix était laissé à l’enseignant·e. Une mainmise sur les objets d’étude et la manière de les mener dont on sait qu’elle ne manquera pas de répondre aux intérêts de la classe politique plus qu’à ceux de la jeunesse.

Des résistances qui se heurtent à plusieurs problèmes :

Face à ces nouvelles attaques, une mobilisation de l’éducation s’est développée, avec pour mot d’ordre la dénonciation du tri social des élèves, mais aussi la nécessité d’une école véritablement inclusive et des moyens (humains et matériels tels des salaires décents pour les personnes en charge de l’accompagnement des élèves en difficulté ou en situation de handicap) suffisants. A ces revendications s’est ajoutée la critique de la mise au pas et de la militarisation de la jeunesse (et entre autres la dénonciation du Service National Universel). Comme souvent dans les mobilisations de l’éducation nationale, l’EST de la Région parisienne, qui comprend la majorité des quartiers dont la population est la plus pauvre, a été moteur avec des grèves qui ont regroupé une grande partie des personnels, des assemblées générales (AG) nombreuses qui ont voté notamment des grèves reconductibles. D’autres départements en France ont vu des AG combatives qui mettaient notamment en avant la nécessité d’un plan d’urgence pour l’Éducation. Outre la grève et les manifestations, des occupations d’école ou des rassemblements devant les établissements privés dont les moyens sont largement supérieurs à ceux du public ont été organisés.

Mais l’un des traits principaux de cette mobilisation est que les personnels de l’éducation ont été rejoints, parfois assez massivement, par des lycéens organisés dans des syndicats ou en collectifs, et des parents d’élèves qui ont cherché à informer les parents au-delà des fédérations de parents existantes. Des groupes WhatsApp qui n’existaient pas avant ont permis aux parents de rester informés et d’organiser des journées « écoles mortes » en refusant d’envoyer leurs enfants à l’école, des réunions publiques ont été organisées dans certains quartiers ou certaines villes. Un mouvement parfois vigoureux qui a permis de sortir de la « routine » des mobilisations enseignantes précédentes et qui a ouvert des discussions approfondies sur la casse de l’école et son asservissement aux intérêts économiques du marché du travail.

Ce mouvement, indéniablement intéressant et porteur d’une dynamique nouvelle, a souffert et souffre encore de limites, indéniables elles aussi. Tout d’abord, si les directions syndicales ont été présentes là où elles étaient attendues (organisation d’AG, mise en place de caisses de grèves), elles ont gardé la main sur le mouvement et s’en sont tenues à une stratégie 1. de dialogue social ; 2. de renvoi des décisions au local, ce qui a contribué à isoler certains départements mobilisés et à faire redescendre la mobilisation. De même, dans les AG, les directions ont tenu les tribunes, et si certains syndicats, comme Sud Éducation dans certains départements, ont tout mis en œuvre pour que les décisions respectent les interventions des AG, d’autres directions n’ont eu aucun scrupule à n’écrire sur les comptes-rendus que les actions avec lesquelles elles étaient d’accord, voire qu’elles avaient proposé elles-mêmes. Ce point rejoint d’ailleurs une grande limite que connaissent les AG de personnels enseignants et qui tient au fait qu’elles expriment davantage les positions d’individus déjà militants que des mandats obtenus au préalable dans les établissements des personnels présents. Cette limite, importante, tient à plusieurs facteurs : tout d’abord, il est évident que peu d’établissements ont tenu des AG locales et les directions syndicales ont assez peu communiqué sur la centralité de ces AG ; Ensuite, la communication sur la tenue des AG ainsi que les informations pratiques les concernant ont été très souvent envoyées par les centrales syndicales, où en tout cas la majeure partie d’entre elles, la veille pour le lendemain, empêchant les personnels de s’organiser en amont.

Enfin, il faut noter qu’au-delà des défauts des directions syndicales, il est de plus en plus difficile de mobiliser le corps enseignant dont des parties non négligeables sont touchées par le fatalisme voire l’illusion que la place encore plus grande qui sera donnée à l’évaluation restaurera une partie de l’autorité que certain·es pensent avoir perdue. Face à la déconsidération des classes dirigeante, le dilemme est celui de s’attaquer aux puissants sans certitude de gagner ou de répercuter la pression ou la déconsidération sur les élèves…  Pourtant, les réformes Blanquer et Parcoursup ou encore les précédentes réformes de l’enseignement professionnel qui ont déjà accentué le tri n’ont pas valorisé les enseignant·es, au contraire…

Des perspectives à placer dans un mouvement d’ensemble :

Si l’enseignement privé ne sera pas obligé d’appliquer la réforme du « Choc des savoirs » avec ses groupes de niveau, les établissements publics y seront bien tenus. Les arrêtés de mise en œuvre de cette réforme ont été émis après les réunions de préparation de rentrée dans les établissements. Sans cadrage réglementaire, certains établissements recevront des moyens supplémentaires pour en assurer une partie de la mise en œuvre et d’autres non… Pour que les groupes de niveaux puissent être mis en œuvre, le gouvernement a déjà fait appel aux enseignent.es retraité.es et aux enseignant.es du primaire, dont le statut prévoit 24h de présence devant élèves contre 18h concernant les enseignant.es du secondaire.

Dans ce « bazar organisé », la mise en concurrence des établissements qui auront plus ou moins bien mis en place les mesures et les atteintes aux garanties statutaires des personnels ne manqueront pas de marquer la politique de mise en œuvre de ces réformes dès la rentrée prochaine si les mobilisations n’aboutissent pas sur une victoire.

La mise en concurrence des structures et les projets plus ou moins aboutis de casse statutaire marquent les réformes passées et à venir de l’ensemble des secteurs touchant à l’humain, que ce soit dans le secteur de la Santé ou dans le secteur du Social, qui se mobilise aussi en ce moment pour les conditions de travail et les salaires. Cet « esprit » anime d’ailleurs le projet de loi Guérini, Ministre de la Transformation et des Services publics, qui entend réformer l’ensemble des Services publics dans les prochains mois.

En Assemblée générale, des liens ont été faits entre enseignant.es et travailleurs et travailleuses du social et la perspective d’un mouvement d’ensemble « des gens s’occupant d’autres gens » a été évoqué. Une telle perspective s’attaquerait à la logique capitaliste qui tend à faire de « l’humain » la seule variable d’ajustement de la rentabilité et des profits. Elle pourrait déboucher sur une revendication commune des secteurs de l’Éducation, de la Santé, du Social etc. de révision du budget de l’État à travers la création d’un collectif budgétaire. Si les capitalistes arrivent à trouver des crédits pour la guerre, pourquoi ne serait-il pas possible de trouver de l’argent pour le social ?

L’un des autres enjeux des mobilisation est de faire cesser la répression sociale, dans son ensemble bien sûr mais particulièrement dans la jeunesse. Le tri social dans l’École s’accompagne d’une volonté de contrôle accru dans la société entière. Nous avons déjà évoqué les problématiques du Service National Universel mais les intentions gouvernementales en matière de réforme de Justice des mineurs s’annoncent comme un pas supplémentaire en matière de répression sociale. La campagne médiatique mettant en exergue des faits divers commis par des mineurs et les expériences municipales de couvre-feu qui s’appliquent indistinctement sur des mineurs de moins de 13 ans dans certaines villes, prépare l’acceptation de remise en cause de « l’atténuation de minorité ». Cette atténuation de minorité permettrait d’accentuer les mesures judiciaires répressives par le biais d’une reconnaissance de responsabilité rapprochée de celle des majeurs en cas de délit ou de crime.

Ces tentatives de mise au pas ne manqueront pas d’éveiller une partie de la jeunesse sur la nature du système capitaliste et de son État. Avec, dans un autre domaine, la répression des étudiant·es de Sciences Po Paris pour leur dénonciation contre les crimes de l’armée et de l’État israélien commis en Palestine, c’est toute une génération, y compris des franges relativement favorisées, qui pourraient remettre en question le pouvoir de celles et ceux qui tiennent aujourd’hui les rênes du pouvoir. Si les rapports de force dans le monde du travail semblent souvent fragiles du point de vue du monde du travail, tous les espoirs sont encore permis à terme.

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