Les vieux timbres de notre pays portaient la mention « RF » : République française. Ce détail appartient à un passé jauni, comme les lettres qu’ils affranchissaient. Aujourd’hui, ce qui conviendrait mieux pour « RF », ce serait plutôt : République des Freluquets.
Le premier de ces Freluquets, le Freluquet en chef, demeure au Palais de l’Elysée. Le second est maintenant le locataire de l’Hôtel Matignon. Une différence d’âge de onze ans les sépare, mais les deux têtes de l’Exécutif partagent un style, une mentalité, une morgue de classe et un mépris du peuple qui pourraient presque nous faire croire que nous sommes entrés dans une ère de clonage des responsables politiques au plus haut niveau.
Pour Le Robert, un freluquet est un « jeune homme frivole et prétentieux ». Jeunes, Macron et Attal le sont encore. Prétentieux : cela transpire de tout leur être. Et, à condition de comprendre l’adjectif « frivole » non pas au sens des mœurs, mais plutôt comme synonyme de « léger », « superficiel » et « mondain » (surtout), cette définition sied parfaitement au duo au sommet de l’Etat, avec l’arrogance comme trait le mieux partagé dans ce binôme.
Pour l’illustrer, rappelons juste deux déclarations de nos Freluquets d’en haut. En 2017, Macron parlait sans notes lorsqu’il lâcha son incroyable remarque sur « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Il destinait cette petite phrase à un public de patrons, lors de l’inauguration d’un grand campus de start-up à Paris, un mois après sa première élection. Les « gens qui ne sont rien », c’est finalement la majorité de la population, la masse des pauvres et des esclaves du salariat (avec ou sans emploi), mais qui triment – ou cherchent à trimer – pour faire tourner cette société. Remarquons d’ailleurs que, si cette majorité démographique n’est rien, cela ne pose finalement aucun problème logique à un Macron que ces « riens » se fassent éborgner, mutiler, voire tuer, en particulier lorsqu’ils se révoltent dans les banlieues ou – horreur ! – dans les beaux quartiers, comme les Gilets jaunes.
A Matignon trône aujourd’hui un type de trente-cinq ans qui a récemment prétendu, souhaitant pourfendre les contrôleurs grévistes de la SNCF, que « travailler est un devoir », comme pour contrebalancer le droit de grève constitutionnel. Selon Capital, Attal possède déjà, malgré son jeune âge, un joli patrimoine financier. Né dans une famille aisée – son père était avocat et producteur de cinéma – le jeune Gabriel, scolarisé à l’École alsacienne, un établissement privé huppé, est devenu millionnaire à 25 ans. Après des études à Sciences Po Paris, il a été élu député macroniste à 28 ans, sans jamais avoir à remplir son « devoir de travailler ».
Nous avons donc au sommet de l’Etat un président pour qui la majeure partie de la population n’est « rien », et un premier ministre qui ignore ce que c’est que de travailler mais qui considère que les grévistes SNCF ont le « devoir » de le faire ! Parfait duo de freluquets ! Mais la freluquetterie, en un sens élargi, ruisselle vers les échelons inférieurs. Cela semble être devenu un « art de vivre », gaiement partagé ou soutenu par la faune huppée qui dîne chaque mois au Siècle. Cette appréciation touche des ministres, pour commencer. Comment qualifier celui de l’Intérieur ? Mais ne soyons pas sexistes : on trouve, parmi cette engeance, des freluquets et des freluquettes. Le bref, mais ô combien calamiteux passage d’Amélie Oudéa-Castéra à l’Éducation nationale est venu confirmer que la médiocrité politique ambiante n’est pas que masculine. Cette médiocrité, ornée de vulgarité du style et des propos, semble s’être installée aux sommets de l’Etat avec Sarkozy et son fameux « Casse-toi, pauvre con ! ». Mise en veilleuse sous Hollande, on la retrouve présente de façon paroxystique sous Macron. Mais que dire, aussi de toute cette cour de soi-disant journalistes des médias dominants, qui nous content H24 les sornettes indispensables à la tyrannie du capital et à son pouvoir politique actuel ? Freluquetterie des deux sexes là aussi, grassement rémunérée pour nous tromper sur le monde tel qu’il va, et qui le fait d’autant mieux qu’elle ne connait rien de la réalité vécue par les « gens qui ne sont rien ». Plumitifs et commentateurs patentés ne les côtoient jamais, enfermés qu’ils sont dans leur bulle de classe.
Ce pouvoir est vomi, abhorré par la majorité de la population, par ceux, comme nous, « qui ne sont rien ». La colère populaire est toujours bien là, palpable. Mais la Macronie perdure et persiste, dans ses attaques et son arrogance sans bornes. Depuis 2017, le Freluquet de l’Élysée a essuyé plusieurs grosses tempêtes sociales – Gilets jaunes, grèves des transports pendant la première réforme des retraites, mouvement historique il y a un an contre la seconde réforme, révolte des banlieues suite à l’assassinat du jeune Nahel au début de l’été dernier, et une rébellion du monde agricole dès le début 2024. Mais l’Exécutif avance toujours dans son œuvre de démolition sociale, de destruction de nos vies au seul profit des grands parasites argentés qui dominent la société capitaliste : retraites, sécurité sociale, assurance-chômage, loi immigration… et bientôt de nouveaux mauvais coups à prévoir.
Pourquoi ?
Isolé, le pouvoir macroniste l’est politiquement. Le soutien populaire à l’organisation des JO est historiquement faible et diminue. Les masses méprisent et rejettent, ou bien ignorent, les propos du président et des ministres. Il existe entre un et deux millions de personnes qui, ces dernières années, sont parvenues à une claire conscience anticapitaliste, à l’idée que le système est fondamentalement mauvais, et qu’il faut en changer radicalement, même si la voie pour en changer n’apparait pas clairement dans les esprits.
Et pourtant, ce n’est pas la gauche, et encore moins l’extrême gauche, qui profitent de ce climat de défiance vis-à-vis du pouvoir. Les bénéficiaires en sont ce qu’il y a de plus rance et nauséabond. C’est très enraciné dans l’opinion, et cela grandit : d’abord le Ramassis national[1], mais aussi les Zemmour et autres fachos en costard ou en treillis. Pourquoi ?
Le pouvoir use et abuse de la répression, interdit des manifestations, couvre les violences policières, réprime la légitime horreur que cause le génocide en cours à Gaza, au nom d’une mensongère « apologie du terrorisme », générant une peur qui contribue encore à éloigner une partie des mécontentes et mécontents de la contestation dans les lieux publics.
Mais ce n’est pas tout. Le mouvement social est dirigé par des bureaucraties syndicales qui surfent sur le mécontentement tout en participant majoritairement à un « dialogue social » qui inscrit les régressions dans les faits. Les journées d’action, interprofessionnelles ou sectorielles, ne sortent jamais de la logique du « saute-mouton » et conduisent imperturbablement nos luttes à des défaites. Changer cette réalité – qui en désespère beaucoup – implique à la fois de mener une action énergique à la base des syndicats pour lutter contre la capitulation de leurs directions, et de favoriser les assemblées générales, les comités de grève et l’auto-organisation des luttes à chaque occasion.
Du côté politique, la gauche est divisée et impuissante, entre une aile bourgeoise (PS, EELV, bientôt rejointe par le PCF en mode Fabien Roussel) et une aile réformiste plus combative (LFI). Le NPA s’est disloqué entre son « canal historique » opportuniste, qui lorgnait vers LFI mais vient de se faire éconduire par elle dans ses travaux d’approches pour les Européennes, et une « gauche » avant tout marquée par son sectarisme. LO continue dans son train-train élections-Fête de Pentecôte et n’a rien à proposer que d’attendre que le camp des travailleurs reprenne le chemin des luttes. Un courant semble afficher un dynamisme supérieur aux autres : celui représenté par Révolution permanente, qui a récemment organisé un meeting parisien assez réussi et nombreux. La proposition de RP de « remettre la révolution à l’ordre du jour » et de construire un parti révolutionnaire rencontre visiblement de l’écho. Malheureusement nous ne partageons pas des éléments cruciaux du programme, des orientations et des prises de position de cette organisation, tant au plan national qu’international.
Oui, il faut un parti révolutionnaire, et un parti mondial pour faire la révolution. Mais selon quels principes et avec quel programme ? C’est de cela que notre newsletter En Lutte ! veut traiter. En commençant à aborder dans ce numéro les divergences avec d’autres courants politiques déjà présents dans la France d’aujourd’hui, sous la République des Freluquets.
[1] L’expression a été utilisée par Emmanuel Todd.
